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Emmanuel Roblès

Écrit par JEANINE DE LA HOGUE. Associe a la categorie Ecrivains algérianistes

UN ORANAIS NOMMÉ ROBLÈS

Emmanuel Roblès, académicien Goncourt et romancier fécond, vient de disparaître. Ils nous est apparu intéressant de demander à Jeanine de la Hogue qui l'avait connu à Alger d'évoquer quelques traits de la personnalité de cet écrivain d'origine oranaise.

Il faisait, ce jour-là, un temps gris et froid. Un vrai temps de cimetière. Celui qu'on enterrait dans cette grisaille et cette froidure était, lui, un enfant du soleil, de la chaleur, de la lumière. Il était né à Oran, en 1914, à l'aube de la Grande Guerre. Son père, maçon, était mort avant sa naissance. Elevé par des femmes, il gardera toujours le respect de la mère, de la soeur et une certaine sensibilité, étonnante en regard de son aspect bourru.

Comme Camus qui deviendra plus tard son ami, il avait connu la pauvreté. C'était un enfant de la rue, des rochers et de la mer et cela il ne l'oubliera jamais. Les rochers des plages avaient marqué à jamais ses pieds nus de gamin.

Il était attaché à sa ville natale. Oran était la plus belle ville du monde. Au point qu'il aurait du mal à pardonner à Camus d'avoir fait de "sa" ville la cité de la peste. Et pourtant c'est à Alger qu'il fait ses études et qu'il rejoint un groupe de jeunes écrivains parmi lesquels, outre Camus, René-Jean Clot, Gabriel Audisio, Max-Pol Fouchet, Fréminville... se retrouvant tous autour de Charlot et de ses " Vraies Richesses". La librairie, rue Charras, n'était pas loin du café des Facultés 1 rue Michelet où il aimait discuter interminablement, un verre d'anisette, un seul, jamais plus, à la main. Le patron, d'origine ibérique comme lui, n'avait qu'un défaut : il était algérois et non pas oranais !

C'est du café des Facultés, entraîné dans une discussion " importante ", qu'il partait pour un va-et-vient amical. Deux, trois, quatre amis l'accompagnaient, puis, ayant atteint le Coq Hardi, autre brasserie fameuse d'Alger, faisaient demi-tour pour revenir jusqu'au café des Facultés et ceci pendant près d'une heure, sans jamais entrer dans un des établissements. Puis le va-et-vient cessait pour une raison qui paraissait mystérieuse aux observateurs.

C'est le premier souvenir que nous avons évoqué lorsque nous nous sommes retrouvés à Paris. Le va-et-vient algérois a été remplacé par de longues conversations au téléphone. Toujours nous avons évité les sujets brûlants. Il y avait tant à dire, tant à évoquer et l'accent de Roblès, jamais perdu, nous ramenait vers nos plages, nos brochettes, nos mounas. La discussion portait alors surtout sur la composition réelle de ces brochettes ou sur le point de cuisson idéal de la mouna.

Cet accent, Roblès l'a promené dans tous les coins du monde, l'échangeant contre celui de tous les Pieds-Noirs qui venaient le voir après ses conférences. D'après lui, il n'y avait pas un endroit du globe où les mots : Et alors ? Et oualà ! ne ponctuaient une conversation. Cet accent, il le produisait aussi dans les réunions du club très fermé des académiciens Goncourt. Et les discours ultimes qui l'ont accompagné sous le crachin parisien en ont gardé comme un reflet ensoleillé.

JEANINE DE LA HOGUE

EMMANUEL ROBLES

Note biographique

Emmanuel Roblès est né le 4 mai 1914 à Oran ; d'une famille ouvrière, son père maçon, sa mère blanchisseuse. Il fait ses études à Alger, une ville dont le charme le retiendra. Inscrit à la Faculté des Lettres d'Alger, il rejoint en 1937 un groupe de jeunes écrivains parmi lesquels Albert Camus, René-Jean Clot, Gabriel Audisio, Max-Pol Fouchet, Claude de Fréminville... Mobilisé durant six années, il termine la guerre en Mai 1945 dans le Wurtemberg. Il avait déjà publié à Alger, aux éditions Edmond Charlot, quelques ouvrages. Après sa libération de l'armée où, les dernières années, il avait servi en qualité de correspondant de guerre, il s'efforce de vivre de sa plume d'abord à Paris, puis à Alger, il fonde la revue littéraire " Forge " et collabore à Radio-Algérie. Le Prix du Portique couronne sa première pièce " Montserrat " et le Prix Fémina 1948 son roman " Les Hauteurs de la ville ". Mais l'Italie qu'il a connue pendant la campagne de 1944 et qui l'a passionné, lui inspirera des romans comme " Cela s'appelle l'Aurore ", " le Vésuve ", " Un printemps d'Italie ", " Venise en Hiver " et une comédie, " l'Horloge ". Parallèlement à sa création littéraire, il voyage beaucoup pour des reportages ou des conférences, et visite ainsi les Etats-Unis, l'URSS, le Japon, la Chine, le Mexique, le Chili, etc. La collection " Méditerranée " qu'il a fondée en 1951 aux Editions du Seuil a révélé des écrivains comme Mouloud Féraoun, Mohammed Dib; Stratis Tsirkas, Marie Susini, Clément Lépidis, Alfonso Grosso, Ugo Betti... Il a également écrit pour la télévision et le cinéma, et collaboré en particulier avec Luis Bunuel et Luchino Visconti. En 1973 il a été élu à l'Académie Goncourt au fauteuil de Roland Dorgelès

( " L'Algérianiste " n° 70 de juin 1995)

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