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Evocation d'Annette Godin (1875-1958)

Écrit par Pierre DIMECH. Associe a la categorie Ecrivains algérianistes

Maryvonne DIMECH aurait sans doute été tout indiquée pour écrire cette évocation, mais peut-on parler de sa propre grand-mère avec la sérénité du chroniqueur historique? Aussi a-t-elle laissé la plume à son mari pour nous restituer une vie consacrée à l'Algérie par la parole et par l'écrit, l'enseignement et la littérature.

L'an dernier, un petit scandale littéraire secoua le beau monde de " l'intelligentsia " - ou soi-disant telle. Scandale à double détente d'ailleurs, assimilable à la fable de l'arroseur arrosé puisqu'à base de supercherie dans la dénonciation d'une supercherie. Il s'agit de l'affaire Elissa Rhaïs, à la suite du livre de Paul Tabet consacré à celle-ci, dont le personnage est proprement " exécuté " trente-neuf ans après sa mort. Outre l'audience inespérée d'une émission d'Apostrophes à la télévision, des articles lui furent consacrés dans la presse, notamment dans les Nouvelles littéraires, présentant les versions des principaux protagonistes. Rivarol, lui, évoqua à cette occasion le souvenir d'une autre femme-écrivain de l'époque, Lucienne Favre, qui, à sa manière, défraya également la chronique. Elle se trouve aujourd'hui mise à l'index, malgré des options très progressistes exprimées de son vivant.

Avec Annette Godin, nous allons nous éloigner de ces tumultes de studios et autres tempêtes dans des verres où le mauvais mousseux est plus souvent présent que le bon champagne. " Annette Godin ne rampe pas dans le marécage littéraire ", écrivait déjà Jh. Rosny aîné, de l'Académie Goncourt, en préfaçant La Dernière Atlante. Elle est oubliée aujourd'hui parce que son personnage fut clair et paisible et elle a disparu en douceur, emportée dans l'air léger des années heureuses, qu'elle refléta dans sa vie et dans son œuvre Déjà de son vivant en pleine période créatrice, un critique de Niort, sa région d'origine, écrivait : " Il ne paraît pas douteux que si Annette Godin eût signé ses ouvrages de quelque pseudonyme à tournure exotique, toutes les puissances de l'édition ou de la presse se fussent dévouées à la faire connaître. " Comme on le voit, on n'est pas si loin de " l'affaire Elissa Rhaïs " dans l'autre sens. N'est-ce pas là une raison suffisante pour mettre fin à cet effacement ?

C'est là, sans nul doute, une mission bien dans la ligne de l'algérianisme, d'aujourd'hui comme de demain...

Jeanne, Anne, Marie Godin, en littérature Annette Godin , naît à Saint-Maixent en 1875, dans une famille solidement implantée dans la région niortaise. Son père, d'abord officier dans l'infanterie, a abandonné l'armée pour l'enseignement, et c'est en tant qu'instituteur qu'il découvre l'Algérie, avec sa famille, en 1881. A six ans Annette Godin devient donc constantinoise, au gré des mutations de son père : le bled, puis Bougie. Très tôt destinée à l'enseignement, elle entre en 1891 à l'Ecole normale d'institutrices de Miliana, et, munie de son diplôme, elle retourne à Bougie pour y attendre un poste. Là, dans l'école dirigée par son père, elle rencontre celui qui va devenir son mari. Henri Paulignan, instituteur originaire du Languedoc, méditerranéen au cheveu sombre et au teint basané, qui contraste avec la blondeur poitevine d'Annette, au charme éblouissant. Le mariage a lieu en 1894 à Bougie, puis tous deux partent enseigner à Constantine, où naissent leurs trois enfants, Jean en 1896, Marcel en 1897 et Cécile-Alma en 1900.

Après un court séjour à Dellys, le couple change d'horizon, étant nommé en Oranie, à Montagnac, où le directeur vient d'être assassiné. Les Paulignan y resteront jusqu'en 1904 avant d'être mutés à Lourmel, puis, après deux ans de poste dans cette localité, à Oran même, où ils exerceront dans diverses écoles, lui comme directeur, elle comme adjointe. L'heure de la retraite, mais non pas de l'inactivité, sonne pour Annette Godin en 1923, et pour son mari en 1927. Désormais ils résideront là où se trouvent leurs enfants : Mascara, Alger, Tlemcen, puis encore Alger, où ils se fixeront -définitivement, si l'on ose dire, en 1934. Henri Paulignan y décède en 1951, Annette quitte à jamais le rivage d'Afrique en mars 1954 à la suite de sa fille, dont le mari, fonctionnaire de l'Enregistrement, a été muté en France. Les tribulations se poursuivront, dans une incessante montée vers le Nord : c'est Dax, puis Avranches, où Annette Godin s'éteint à son tour en 1958... Et, ce n'est pas dans la presse locale que sera évoqué le souvenir de la douce dame de l'Ouest, mais dans l'Echo d'Alger, sous la plume de Lucienne Jean-Darrouy.

 

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Considérable, la production littéraire d'Annette Godin présente une double originalité : elle n'a publié qu'une petite partie de son oeuvre ; elle a abordé tous les genres, sur les thèmes les plus divers, ce qui peut dérouter de prime abord, pour n'être compris qu'après avoir creusé plus profondément la personnalité de l'auteur. Autres traits : elle est restée fidèle au support des périodiques d'Algérie, tant d'Oran que d'Alger, et elle a commencé à écrire relativement tard, pour ne se faire connaître qu'au moment où elle a pris sa retraite anticipée.

Annette Godin écrit tout d'abord des contes - notamment les Contes pour Eux, qui, en 1915, sont dédiés et même destinés à ceux du Front, et qui ne seront édités qu'en 1931 où ils recevront, pour leur partie Contes africains le prix de la Société des écrivains de province.

Elle écrit aussi des recueils de vers : la Symphonie en mineur en 1916 ; la Harpe d'or en 1917.

Mais, pour rester avec les poèmes, c'est sa participation au recueil des " 13 poètes algériens ", réunis par Louis Lecoq , paru en 1920, qui l'intègre dans l'équipe la plus représentative du moment, celle des algérianistes. On ne rappellera pas ici combien ce petit ouvrage est capital, en raison de la retentissante préface de Robert Randau, sur laquelle il a été beaucoup écrit ; mais pourquoi ne pas relater la découverte récente d'un compte rendu de ce livre dans une revue d'Amérique centrale, l'Aténéo de Honduras, d'avril 1922, où le commentaire suivant est fait sur Annette Godin , comportant une erreur ô combien révélatrice et émouvante, puisque le chroniqueur en fait une oranaise de souche : "Annette Godin cama à Oran, su cuidad natal. Ella tambièn del esplinque decididamente, parece servi de leitmotiv a todos estos poetas argelerios. "

Pratiquement en même temps (1917), Annette Godin aborde le roman avec une œuvre dont le titre les Bicots pourrait choquer aujourd'hui, mais qui n'avait pas à l'époque le caractère trivial et péjoratif qu'on lui connaît ; qu'on en juge par cette lettre, datée d'août 1917, adressée à l'auteur par le bachaga Abderrahman Ourabah, d'Oued Amizour : " Ma grande amie, j'ai lu avec le plus vif intérêt, la plus vive émotion les Bicots. Du fond du coeur je vous dis merci ! Vous avez compris l'âme arabe, vous l'avez jugée avec votre âme de femme de race... les femmes musulmanes de notre pays, quand elles sauront ce que vous avez dit de leurs époux, de leurs fils, de leurs frères, iront par la montagne et par la plaine chanter vos louanges, et les hommes quand ils auront lu se baisseront à vos pieds sur votre passage... "

Parallèlement, Annette Godin, qui n'oublie pas son métier d'éducatrice, écrit pour les enfants et les adolescents. Mais, l'heure est venue pour les œuvres majeures : en 1921 paraît Au Pays du Myrte, suivie d' Ourida, considérés par la critique unanime comme de véritables poèmes en prose sur l'Algérie.

En 1922 est écrite l'Erreur de Nedjma, éditée en 1923, qui connaît un grand retentissement. L'ouvrage sera présenté au prix Goncourt de la même année, et sera réédité dix-huit fois en six ans. Toutes les revues littéraires de Paris et de province en parlent, aussi bien dans son Poitou natal que dans son Algérie d'adoption - on trouve même une critique du livre dans un journal de Buenos Aires. Le thème de l'Erreur de Nedjma, dont l'action se situe en Tunisie, est celui des conflits psychologiques et de mœurs à propos des mariages mixtes

1923 voit en même temps Annette Godin être élue au bureau de l'Association des écrivains algériens comme déléguée à Oran (avec 17 voix sur 22 votants).

Egalement en 1923 année faste entre toutes, dans la carrière d'Annette Godin (on comprend qu'elle ait demandé alors sa mise à la retraite !) est écrit la Face d'Allah, roman du bled fortement "vécu " sinon autobiographique, publié dans la revue oranaise Notre Rive, fondée et dirigée par un de ses fils, Jean Paulignan.

Au cours des années qui vont mener à la célébration du centenaire, Annette Godin " souffle " un peu, du moins en apparence, en écrivant comme pour se défendre des projets de pièces de théâtre ; 1925 : les Dix nuits et un jour ; 1928 : la Perle Noire ; publiée dans l'Echo d'Alger, ou des reportages d'expéditions dans le grand Sud :1929: "Sur les pistes du Sahara ", publié par la revue Oran ; 1931: "Voyage à Béni Abbés ", publié par un journal de Casablanca ; Annette Godin signe également des articles dans Terre d'Afrique, l'Afrique du Nord illustrée, etc.

Mais en 1931 paraît le Second Péché d'Eve ou la Dernière Atlante, qui va constituer un tournant dans les activités littéraires d'Annette Godin. Cet ouvrage fascinant autant qu'étrange, se situe à la lisière du romanesque et de l'ésotérisme. Il trouble profondément tous ceux qui le commentent. En même temps, il débouche sur un autre aspect de la personnalité de l'écrivain, esprit curieux et peut-être au fond inquiet, à la recherche d'un absolu mystique. C'est aussi la dernière fois qu'elle publie, car la suite de la Dernière Atlante, Abyssa fille de Lilith, ne paraîtra pas. Enfin, dans des vingt dernières années de sa vie, Annette Godin écrira pour les siens sur des thèmes tels que les Incas et les Bohémiens, sans référence à l'univers algérianiste.

Godin1-portraitAinsi, en faisant connaissance avec Annette Godin, on s'aperçoit que l'aimable auteur de gentilles poésies - passées le plus souvent sous silence dans les ouvrages qui condensent l'histoire littéraire de l'Algérie - nous entraîne vers des profondeurs insoupçonnées. Retenons quand même qu'elle représenta une composante particulière de l'algérianisme en tant que " française de France" qui s'est tellement donnée à l'Algérie, dont tout au long de sa vie elle a beaucoup approché les populations autochtones (elle parlait parfaitement l'arabe), qu'elle n'en a pas recherché la façade méditerranéenne. Il est intéressant de noter que ce n'est pas une Algérie des ports et de ses populations bigarrées et picaresques qui revit à travers l'écrivain, mais plutôt celle des espaces désolés et mystérieux. C'est ainsi qu'Annette Godin n'a pas " vu " - comme écrivain - cela s'entend les apports latins, d'Espagne, d'Italie et de Malte, greffés sur le vieux fond libyco-berbère sur lequel elle a fixé son regard en Française de vieille souche océane, loin -de toute influence méditerranéiste. A cet égard, son œuvre occupe donc une place à part dans l'algérianisme, dont au demeurant elle a fait partie intégrante, sur le plan humain. Sa correspondance suivie avec Robert Randau, mais aussi avec F. Duchêne, Maximilienne Heller, ses rapports amicaux avec les Lecoq, les Delpiazzo, les Léopold Gomez et autres F. Arnaudiès, ses contacts jamais perdus avec le monde du journalisme algérois et oranais, en font foi. Mais l'appétit de connaissance d'Annette Godin a été tel qu'elle a voulu tout embrasser de l'Algérie éternelle dans laquelle elle a cherché l'assise de sa quête imaginaire, en même temps que la représentation, géographique de ses connaissances. Un détail apparemment anodin, est à cet égard révélateur : à Oran, Annette Godin s'était fait construire, sur des plans tracés par elle, une villa grecque, image de cette Antiquité homérique qu'elle possédait de toute sa culture classique. A Alger, quelques années plus tard, elle se fit bâtir toujours à partir de plans qu'elle avait créés, une villa mauresque sur les hauteurs de la Bouzaréah, face au Marabout et au petit cimetière musulman d'un côté, et face à la mer immense de l'autre, entourée d'un jardin au charme mythologique. Là réside toute la personnalité profonde d'An nette Godin. Là aussi réside son souvenir, même aujourd'hui, malgré l'outrage, non pas du temps, mais de l'impéritie des hommes.

 

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L'algérianisrne de l'époque héroïque se présente sous les traits d'hommes rudes. Ce sont les " Journées en force " d'une Algérie qui achève de prendre forme dans le tumulte dès grandes villes côtières et aussi dans le bled, avec la mise en valeur de ces terres attachantes et ingrates. Il y a la littérature qui exalte l'épopée picaresque des latins et la littérature qui tente d'exorciser le fantôme de Moloch, Dieu sanguinaire de l'Afrique du Nord millénaire.

 

Godin2-carte-postale

 

Entre les deux, avec Annette Godin, qui, dans sa vie, a su, avec une souriante volonté, équilibrer pensée et action et s'exprimer en tant que femme, alliant tradition et progrès, surgit une autre vision, plus délicate, mais qui sait aussi nous mener, jusqu'aux portes de l'inquiétude philosophique. Empressons-nous de la saisir, pour lui éviter de retourner dans les ténèbres de l'ingratitude, où l'avaient rejetée les modes commerciales, puis la tourmente de l'histoire. En redonnant sa place à Annette Godin dans la galerie des portraits algérianistes qui nous sont chers, cela sera comme si nous arrachions son ombre légère aux pentes froides et brumeuses du cimetière d'Avranches, pour la faire enfin reposer sous le myrte et les fleurs du jardin enchanté de la Bouzaréah.

Pierre DIMECH

- De treize poètes algériens in 12, Alger, 1920. Ed. -de l'Association des écrivains algériens, 311 p.
- Au pays du myrte et Ourida, in 8, 228 p., Paris, 1921. Ed. A. Lemerre.
- L'Erreur de Nedjma, in 8, 312 p., Paris, 1923. Ed. A. Lemerre (16° édition).
- La Dernière Atlante, in 8, 225 p., Alger, s.d. Ed. Terre d'Afrique illustrée.
- La Face d'Allah, publié par les éditions Notre Rive, Alger, 1923 ' 1 fascicule de 72 p. format. 23 x 31. Ill. Pierre Collet.
- Contes pour Eux Bordeaux, 1931, in 8. Ed. de la Renaissance provinciale.

In l'Algérianiste n° 23 du 15 septembre 1983

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