Imprimer

Le Premier Homme

Écrit par Jeanne TURIN. Associe a la categorie Ecrivains algérianistes

LE PREMIER HOMME Albert Camus. Gallimard. 110 F. 1994.

Albert Camus travaillait à cette oeuvre qui devait être un roman, au moment de sa mort. Le manuscrit était dans sa sacoche, le 4 janvier 1960 découvert dans la voiture où il a trouvé la mort. C'était un manuscrit de 144 pages d'une petite écriture nerveuse, très difficile à déchiffrer et parfois sans ponctuation, On peut en juger en voyant les fac-similés donnés en exemple par l'éditeur au cours du texte. Pour garder toute son authenticité au texte de Camus, les mots qui n'ont pu être compris sont placés entre crochets et ceux qui n'ont pu être entièrement déchiffrés ont été laissés en blanc. 0n trouvera en bas de page, indiquées par un astérisque, les variantes écrites par Camus eu superposition et, toujours en notes de bas de page, indiqués par une lettre les ajouts qu'il avait mis en marge, un chiffre indique les notes de l'éditeur. En annexe ont été mis les feuillets qui étaient soit insérés dans le manuscrit, soit placés à la fin du manuscrit. Le lecteur pourra, à l'aide du carnet intitulé Le premier Homme et publié à la suite, se faire une idée du développement que l'auteur entendait donner à son oeuvre L'ouvrage se termine par la publication de deux lettres essentielles à ce texte : celle que Camus écrivit à son ancien instituteur Louis Germain après avoir reçu le prix Nobel et la dernière lettre que celui-ci lui adressa. Ce texte que la famille de Camus a longtemps hésité à rendre public est profondément émouvant car ce n'est pas un texte élaboré. Il a jailli tel quel des souvenirs d'enfance de Camus, destiné sans aucun doute, à être profondément remanié pour une publication. Mais il semble que Camus ait eu besoin de décharger sa mémoire, son coeur, de tous les faits cruels, difficiles, ayant marqué son enfance " de pauvre ", comme il le dit fréquemment lui-même, avec tout an long de son récit cet amour violent, presque tragique pour sa mère, illettrée et presque sourde, soumise et craintive, en opposition avec la grand-mère autoritaire, brusque et pourtant fière de son petit-fils mais le cachant " pour le bien de l'enfant " puisqu'elle avait dû remplacer le père mort à la guerre. " je n'ai jamais eu de vacances, moi, disait-elle, et c'était vrai, elle n'avait connu ni l'école ni le loisir, elle avait travaillé enfant, et travaillé sans relâche... Et, lorsque Jacques (c'est le nom que Camus a donné à son personnage) entra en troisième, elle jugea qu'il était temps de lui trouver l'emploi de ses vacances ". Ces trois années de vacances d'été passées à travailler durement, amputé du plaisir de la mer, du soleil, de l'amitié entre copains, seuls plaisirs accessibles aux déshérités et dont il était pourtant privé, ces années lui inspirent des pages admirables de douleur encore enfantine et de résignation d'adulte déjà, de compréhension sans révolte et, par là-même, déchirante. Dans ses notes dont il faudrait presque tout citer voici quelques mots : "Le livre doit être inachevé. Ex. Et sur le bateau qui le ramenait en France... " " Commencer la dernière partie par cette image : l'âne aveugle qui patiemment pendant des années tourne autour de la noria, endurant les coups, la nature féroce, le soleil, les mouches, endurant encore, et de cette lente avancée en rond, apparemment stérile, monotone, douloureuse, les eaux jaillissent inlassablement ". " Dans l'idéal, si le livre était écrit à la mère, d'un bout à l'autre - et l'on apprendrait seulement à la fin qu'elle ne sait pas lire ou ce serait cela ". Et enfin, car on ne peut tout citer : " Et ce qu'il désirait le plus au monde, qui était que sa mère fût tout ce qui était sa vie et sa chair, cela était impossible. Son amour, son seul amour serait à jamais muet ". Ce roman inachevé, car c'était sous une forme romanesque que Camus avait choisi d'écrire ce livre si personnel, aurait sans doute été une oeuvre d'une qualité rare, d'une profondeur humaine que ses écrits philosophiques n'ont pas atteint. Tel qu'il nous est donné à lire aujourd'hui il nous touche profondément.

Jeanne TURIN

N.D.L.R. - A la page 120, Albert Camus évoque l'ambiance de l'atelier de tonnellerie où son oncle travaillait et où lui-même se rendait le jeudi. On peut lire à la dernière ligne de cette page: - Le patron , M.... (1).

(1) Nom illisible.

Notre amie et collaboratrice, Mme Claudia Adrover-Sandra nous signale qu'elle est en mesure de compléter la phrase : - Le patron, M. Maderon... ".

En effet, M. Maderon était son grand-père!

(Article extrait de la revue " l'Algérianiste " n° 66 de juin 1994)

Vous souhaitez participer ?

La plupart de nos articles sont issus de notre Revue trimestrielle l'Algérianiste, cependant le Centre de Documentation des Français d'Algérie et le réseau des associations du Cercle algérianiste enrichit en permanence ce fonds grâce à vos Dons & Legs, réactions et participations.