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Qui c'est les Africains qu'on revenait de loin?

Écrit par Jean BRUA. Associe a la categorie Humour

Que rabiaL'humeur de Dodièze

recueillie par Jean Brua

 

Selon le vœu de Dodièze, son interviouveur attitré s'est cantonné cette fois dans le rôle muet de technicien de l'enregis-trement. L'initiative des questions est laissée ici à Sauveur, l'arrière-petit-fils du « lion des brochettes ». Le sujet qui fâche (le Débarquement de Provence et l'Armée d'Afrique) méritait qu'on s'intéresse à la vision d'un collégien de 14 ans sur un événement d'un tel poids historique, après l'adapta-tion bislouche (1) qu'en ont diffusée des commémorants officiels à la mémoire percée ou formatée.

Qui c'est les Africains qu'on revenait de loin ?

SAUVEUR - Dis-moi, grand-pépé, tu m'en a raconté de belles sur le Débarquement de Provence et tout ce qui précède : l'Armée d'Afrique, les campagnes de Tunisie et d'Italie, tout ça...

DODIÈZE (le rouge à la fugure) - Comment qu't'i'as dit ? Des belles, en bon français, ça veut dire des bloffes (2), diocane ! T'i'as pas honte à lui manquer le respect à ton l'arrière-grand-père et à tous les arrières-arrières de la famille qu'i z'ont venus les oss de nos morts !

SAUVEUR (qu'i sort le mouchoir pour faire semblant du drapeau blanc) - Je demande l'aman (3), grand-pépé. Mais l'Histoire que toi et toute la famille vous racontez, ce n'est pas la même que celle que j'ai entendue au mois d'août à la télé, ou que j'ai lue dans les journaux. Il faudrait que vous, les adultes, vous fassiez un peu, comme tu dis, « concorder vos violons »...

DODIÈZE (que le rouge i lui a venu blanc) - Qué rabia que j'm'entends ça de mon l'arrière-petit-fils ! Et qué taffarel (4) de castagnettes qu'i doivent faire les oss de nos meilleurs (5) aux cimitières de Bône, de Saint-Ugène, d'Oron et de partout ! Surtout ceux-là qu'on les a ramenés en boîte d'la Tunisie, d'l'Italie, d'la Corse, d'la Provence, d'l'Alsace-Lorraine et d'l'All'magne ousqu'il a fini le baroud. Encore bien contents qu'i n'en restait un p't'it peu (même moitié cassés) pour rentrer sans boîte à la maison, des pluss que 170 000 de nous autres qu'i'z'ont parti en 42-45 !

SAUVEUR - ... Nous autres ? les Pieds-Noirs ou les Algériens ?

DODIÈZE (les œils au ciel) - Mamanmille ! Qué Zalgériens ? À l'époque que je parle, les Pieds-Noirs que tu dis toi, c'étaient des Algériens aussi. Le nom de pied-noir - assaoir qui c'est qui l'a inventé après - personne i connaissait, à part dans les films de coboyes a'c les Indiens de la tribu des Pieds-noirs que c'était un genre de Beni-Snassen, d'Ouled sidi Cheikh ou de Hadjoutes, mais avec les plumes dessur la tête au lieur du chèche...

SAUVEUR - D'accord, avant 62, les Algériens étaient les habitants de l'Algérie, toutes communautés confondues. Et de fait, les nationaux algériens n'existaient pas, puisqu'il n'y avait pas — il n'y avait jamais eu - d'État algérien...

DODIÈZE (qu'i fait oui vec la tête) - Oilà. Enfin, apéprès. Pasque des tas d'Algériens que tu dis toi qu'y'avait pas, eh ben y'avait, et toutes catégories : Français, Arabes, Kabyles, Spagnols, Maltais, Taliens. Et la religion, pareil : musulmans, juifs, catholiques, protestants. Même des orthodosques. Oilà ça qu'c'est la société au... au... Comment qu'c'est le mot mal élevé qu'i dit le fils à Edmond qu'il est journalisse ? T'le sais bien (a'c la oix des alatches pour pas qu'on l'entend): « au cul, mais...» (manque il ose dire la fin)

SAUVEUR (cassé de rire) - Œcuménique ? Ça n'a rien d'obscène ! Mais on s'éloigne du sujet. Qui a débarqué en Provence, à la fin ? Les Algériens, Marocains et Tunisiens musulmans, les Sénégalais, les Tchadiens, les futurs Pieds-Noirs ?

DODIÈZE - Tous ensembe, la purée ! Nous les Africains, comme en Corse, comme en Italie. Et avant, en Tunisie, que là on a pas débarqué, mais on a venu direct de Costantine par le train, classe bestiaux, a'c les moll'tières, la capote et le Lebel 14-18.

SAUVEUR -Remobilisés, alors. Ou bien volontaires pour la Libération ?

Dodize108 img 2DODIÈZE - Les deux ! Ça a commencé que les All'mands i z'ont fait l'invasion d'la Tunisie pour taper la contre-attaque aux Américains qu'i z'avaient débarqué au Maroc et en Algérie. Et vinga qu'elle venait nous bombarder leur Louvaffe ! La nuit, on s'le croyait pas d'le oir le port d'Alger éclairé a giordano de tous les bateaux qu'i brûlaient, des projetteurs qui projetaient et d'la D.C.A. qu'elle tirait en technicolor. En pluss, de Tunisie, la oilà la Vert-mark qu'elle veut rentrer en Algérie. Qué rabia qu'on s'a pris ! De quoi c'est ça ? I vont pas nous refaire le film d'la débâc' de 40 ici à chez nous ! Qu'i vont s'la prendre Hitler, Mussolini et tutti chianti ! S'i croyent qu'on va les laisser rentrer à Bône comme i'z'ont rentré à Paris derrière leur nouba pom-pom, eh ben le doigt, i's'le mettent dans l'œil jusqu'à tant qu'i ressort dans le cal'çon !

SAUVEUR - Alors, vous êtes repartis comme en 40 ?

DODIÈZE - Moi, non, à rapport mon âge. Juste réquisitionné « Défense passive » pendant les bombardements, a'c le casque et le brassard, pluss le sifflet pour qu'on fait éteindre les lumières. Pasque même pour les lumières, ça pilulait les aoufistes, à Bablouette ! De tant que j'ai sifflé, i m'a venu un courant d'air dans les boyaux que le gouvernement, s'i n'aurait pas t'été pluss chiche qu'un pois-chiche de vieux moutchou, i n'aurait dû me payer la pension à vie ! Mâ les mobilisés d'la fin 42, même ceux-là qu'i z'ont parti à la baïonnette contre les panzères à travers la frontière d'la Tunisie, qui c'est le gouvernement qu'i s'arappelle ?

SAUVEUR (sérieux) - Pas que les gouvernements. À lire les manuels d'Histoire et les journaux d'aujourd'hui, à entendre les discours et commentaires commémoratifs, on doute que la campagne de Tunisie ait eu lieu, ni les suivantes dont je parlais au début pour te faire un peu bisquer, grand-pépé. Parce que je sais combien cette épopée a été meurtrière pour les Nord-Africains d'alors, parmi lesquels notre communauté était, proportionnellement, la plus nombreuse. C'est encore plus vrai pour le fameux Débarquement de Provence. Tiens, (il tire des photocopies de sa poche), je sais que tu n'aimes pas les chiffres, mais qu'est-ce que ça te dit, ce graphique ?

DODIÈZE (qu'i fait les quat-z'yeux petits en même temps qu'i réchéflit) - Ça me dit des camemberts que j'arrive pas à la lire la marque. Halech (6) des camemberts ? À cause qu'elles sentaient un peu l'Harrach (7) les chaussettes qu'i z'avaient pas le temps de les sanger ceux-là qu'i'z'ont marché la route pluss que deux ans et qu'aujord'hui personne i s'arappelle d'eusses ?

SAUVEUR - Hum ! Les camemberts, grand-pépé, c'est une façon d'illustrer les calculs de proportions. Pour l'A.F.N., entre 43 et 45, ça veut dire plus de 16 % de Pieds-Noirs sous les drapeaux (8). Qui dit mieux ? Même pas les conscrits et rappelés métropolitains de 14-18, qui dépassèrent à peine 12 % ! Encore moins les musulmans, dont le taux de mobilisation fut inférieur à 2 %, par rapport à leur population. Ça ne diminue pas notre reconnaissance à leur égard, mais il faut dire et écrire l'Histoire telle qu'elle s'est passée, diocane !

DODIÈZE (ému aux larmes) -« Diocane ! » t'i'as dit ? Enfin je t'entends à parler comme i faut. Pour les splications, je te tire le chapeau, Sauveur. Ça se oit qu'à l'école, t'i'es un grand capabe, quâ même que les lives i sont un peu falsos (9). Mâ on comprend mieux quand tu tchatches comme nousautes. À partir de dorénavant et jusqu'à désormais, antantion à t'arappeler ton pataouète, aussi-non, déjà qu'i nous ont enterré not' Armée d'Afrique a'c le Soldat inconnu au bataillon, qui gatz(10) i va connaîte qui c'était son père, son grand-père, ni le père et le grand-père à lui, et ainsi d'la suite. À force que l'Histoire d'aujord'hui elle frotte la gomme et elle gratte la plume tordue, même à nous autes les vieux la tête elle nous tchiktchique (11) de saoir si c'est qu'on a jamais existé les Français d'Algérie, de Tunisie et du Maroc, ni le drapeau bleu blanc rouge, méteunant qu'on le lui a repeint le bleu en vert. Accidente (12) que Bout'flika i fait pas la même soge au ruban rouge d'la Légion d'Honneur qu'i l'y'a donnée cadeau Chirac, ou s'i va sanger la croix en croissant, assaoir !

Jean BRUA

(Dessins de l'auteur)

Splications
1) Bislouche : qui voit de travers,
2) Bloffes : mensonges,
3) Aman : cérémonial de pardon,
4) Taffarel : boucan,
5) Meilleurs :ancêtres,
6) Halech ? : pourquoi ?,
7) Harrach : rivière de Maison-Carrée réputée ne pas sentir la rose,
8) Camenberts: statistique du Service historique de l'Armée de Terre,
9) Falso : faux-cul,
10) Qui gatz : à savoir qui,
11) Tchiktchiquer : derivé de tchik-tchik (dominos) évoquant la « prise de tête »,
12) Accidente : juron italien pour « gare ! ».

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