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Portrait de profs

Écrit par Pierre DIMECH. Associe a la categorie Secondaire

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Portraits de profs

Nous d'Algérie faisons désormais tous partie d'un immense Cercle des Poètes disparus. Notre mémoire hante les corridors de l'âme, et dans le bruit de nos pas qui remontent le temps, I'écho des classes et des cours, le brouhaha des voix, se répercutent à l'infini à l'intérieur de notre tête. Un sourire vient sur nos lèvres, comme un scaphandrier qui remonte du fond de l'eau. Il porte avec lui mille images heureuses, heureuses d'avoir vécu, dans le bonheur ou le tumulte, dans l'action ou la rêverie. Ce sont les dernières mesures d'un concert éblouissant qui n'en finit pas de finir, comme une "ouverture" de Rossini. On est sur le point d'oublier, et on reçoit la visite du soi-même du temps jadis. On pense n'avoir plus qu'à se taire, et ce sont les lèvres qui bougent, et qui murmurent des noms, comme une litanie propitiatoire. Pour ne pas mourir tout-à-fait...

Nous n'étions donc pas des enfants ordinaires, nous qui étions marqués du signe du destin. Normalement un enfant se transforme, se noyant progressivement dans l'adulte qui le submerge. Mais à nous, il a été donné de stopper l'horloge du temps, parce que le temps s'est arrêté voici bientôt trente ans. Parce que nos vies ont subi cet arrêt mortel, parce que chacun d'entre nous est à jamais deux en un, nous avons le privilège d'avoir gardé en nous intacte notre silhouette d'adolescent. Alors, de temps à autre, il nous est permis, vêtus d'une tunique blanche, et portant à la main un flambeau de cire vierge allumé à la flamme pure du souvenir émerveillé, de descendre dans les cavernes où se réunissent nos poètes disparus, pour nous y retrouver avec nous-mêmes.

Comment ne pas croire aux signes ? J'ai vu s'ouvrir devant moi les deux portes du temple de Janus, puisque, successivement un itinéraire d'enfant gâté m'a fait connaître le Iycée pendant la paix–la fameuse "paix pour dix ans" entre 1945 et 1954, et l'Université pendant la guerre, entre 1954 et la fin. Mais, ne demandons pas autre chose à l'histoire, en cette chronique, que de nous baliser la route, poser des repères, sans nous infléchir une fois de plus vers ses combats. Place, pour un temps, à la vie quotidienne !

La première balise nous montre, en octobre 1945, un Iycée Bugeaud en pleine effervescence, avec, bien présentes, les stigmates de la guerre qui vient à peine de prendre fin. Il y a encore des restes de casemates britanniques dans les cours, notamment dans la cour centrale, et nous jouons au milieu des gravats. Nous pratiquons entre autres un football rugueux, un caillou arrondi en guise de ballon. Mon tibia gauche d'ex-gardien de but des 6e A 1 en porte encore le souvenir.

Les profs, eux, se succèdent, comme des personnages qui surgissent et disparaissent sur une scène de théâtre un peu loufoque. Soubresauts de l'état de guerre et balbutiements du difficile retour à une vie "normale". Et souvenirs plus que brumeux d'une adaptation manifestement difficile au vaste Iycée, si loin du quartier Rovigo-Dupuch et de sa bonne école Dordor !

Un nom déjà apparaît au second trimestre, qui fera date, celui d'un nouveau prof de maths: M. Fredj, et il est bon que l'ordre chronologique me fasse le citer en premier. Si ma mémoire ne devait garder qu'un seul nom, parmi tous ceux qui m'ont enseigné, à tous niveaux, ce serait le sien. Dans mes souvenirs, dans mon respect, dans mon affection, il a sa statue, haute, massive, impressionnante, irrésistible–à son image. Cet homme était un géant bourru au cœur tendre. Un magnétisme indicible le reliait aux élèves, pour le plus grand bien des mathématiques, que l'on apprenait moins comme une science que comme une sorte de rite initiatique.

Ses cours baignaient dans une mise en scène sans égale. Même dans les plus hautes classes, car il traitait les grands comme il traitait les petits, et même si, en seconde, nous n'étions plus tout-à-fait dupes, nous n'en étions que plus consentants. Il s'approchait de la classe à grands pas, presqu'au pas cadencé. Instantanément, alors qu'il se trouvait encore au milieu de la cour, nous nous mettions en rang par deux, en une file impeccable: parce qu'il l'exigeait ainsi, mais aussi parce que cela nous faisait plaisir de lui faire plaisir. A une dizaine de mètres de nous– d'un geste de chef d'orchestre ou d'un geste de César ?–impérieux et théâtral il lançait son bras droit à l'horizontale (et même un peu plus haut) et pointait son index vers la porte de la classe, en ponctuant son geste d'un coup de menton impérieux, digne d'un dictateur. C'était le signal: nous devions entrer en classe, sans rompre les rangs. Rapidement, cette gestuelle tyrannique et théâtrale, le son rauque et guttural de sa voix, le firent baptiser "I'allemand" – lui, Georges Fredj ! Dès lors, étions-nous sous le joug, étions-nous sous le charme. Les cours se déroulaient selon un rituel immuable: I'appel effectué, il pointait son doigt sur la liste et, interpellant un premier élève par son nom, lui disait invariablement " X... prends ton cahier... passe au tableau! " Une fois, après avoir dit le nom de l'interpellé, suivi de " prends ton cahier ", il s'était ravisé et avait dit "reste à ta place". Un éclat de rire général s'en était suivi, instantanément figé sur un simple froncement de sourcils du maître, lesquels étaient au demeurant particulièrement fournis !

Une discipline rigide régnait, et ce, en toutes classes. Les "X ... zéro, au piquet, ne suit pas la classe" tombaient régulièrement et sans appel de sa bouche magistrale. Et l'on voyait alors le puni, penaud, surtout si c'était un "grand", se lever en silence et se diriger vers le coin, à l'entrée de la classe, de l'autre côté du tableau, et y rester en pénitence jusqu'à la fin de l'heure, à moins que sa "peine" n'ait été abrégée par le faux méchant homme qui nous tenait si bien en mains. Mais ce folklore, qui emprunte aujourd'hui à la palette sublime de toutes les nuances de la nostalgie, n'était pas tout. Cet homme, dont on dit qu'à l'époque il n'était pas agrégé, avait le génie de l'enseignement. Il faisait s'exprimer les plus doués, mais, plus encore, il était le véritable Saint-Bernard des nuls... et c'est pour cela que je l'ai bien connu ! Certes, j'ai eu la chance de l'avoir comme prof pendant plusieurs années de suite au Iycée mais surtout, je me suis retrouvé rapidement chez lui, non loin du Parc de Galland,–2 rue du maréchal Lyautey–avec tout ce qu'Alger, Iycées Bugeaud et Gautier réunis, comptait d'exclus de la science mathématique. On se bousculait aux "cours particuliers" qu'il donnait à longueur d'année, vacances comprises, qui prenaient, vu le nombre de participants, l'allure de véritables classes ! J'y ai fait la connaissance, dès ces années là, entre 6e et 5e, de futurs acolytes de la fac de Droit, comme Georgie Pieri et Jean-Christian Serna...

Monsieur G. Fredj avait un don mystérieux, celui de faire comprendre: lorsqu'il expliquait, tout devenait lisible, cohérent, accessible. On connaissait alors l'ivresse de foudroyants progrès. Plus dure, hélas, était la chute, lorsque le mage n'était plus là pour nous faire accéder à la connaissance. Merci, monsieur Fredj pour ces années inoubliables, et maintenant que vous êtes parti vers des équations sans inconnues, vous vous penchez sur vos anciens élèves, comme le poète disparu que vous êtes à jamais.

Dans cette galerie de portraits des années qui suivirent la 2e guerre mondiale, défilent les noms de MM. François (lettres), Emsalem (histoire-géographie), Durand (anglais), Franc (sciences naturelles), Couderc (dessin), Evenou (anglais), et Ferary (gymnastique).

Un mot sur ce dernier, splendide athlète, au tempérament impulsif, je me souviens d'une cuisante gifle, flanquée à la volée sur un groupe de retardataires, dont j'étais, surpris en fin d'heure de plein air, à ramasser des coquillages sur une plage de St-Eugène au bas du cimetière et au pied de ces merveilleux cabanons, dont l'un portait le signe mystérieux: "T.P.L.G." (tout pour la gueule !)... Pauvre Ferary, qui quinze après, juste après l'exode, devait connaître une fin tragique.

Première orientation, timide, en 4e avec la seconde langue, I'italien, enseigné par un prof susceptible et fragile, M. Francisi, que je revois, levant sa petite main décharnée sur un cancre de mes amis, colosse rigolard pas du tout impressionné, et lui disant d'une voix, fortement corse, qui se voulait menaçante: "Tu la veux ?.,. Tu la veux ?..."

Autrement percutant apparaît M. Féraud, prof d'histoire, qui faisait s'agenouiller les récalcitrants sur le bord de l'arête de l'estrade jusqu'à la fin du cours.

Les candidats au chahut étaient rares, systématiquement expulsés, se voyant désigner la porte d'un geste sans réplique, ponctué d'un dehors ! "–Féraud prononçait "Dé-hors !"– lancé d'une voix cinglante sortie d'une bouche d'où pendait un éternel mégot. L'ordre régnait en classe d'histoire de 4e B3 !

Et puis, une autre grande figure de Bugeaud m'apparaît à cette époque: M. Ali Merad, professeur de lettres, français-latin: douceur, compétence, finesse, le caractérisent. Lui aussi, est réputé pour les cours particuliers qu'il prodigue chez lui, non loin du Iycée, près du Kassour, au début de la rue Lazerges, face au grand large plein de senteurs d'iode et sous des pluies d'embruns les jours de tempête...

Mais nous, nous doutions-nous, jeunes écervelés à qui l'on n'avait Jamais appris véritablement l'histoire profonde de nos racines algériennes que nous avions la chance insigne avec ce kabyle qui nous enseignait le latin, d'avoir en lui un descendant culturel de Saint-Augustin ?

Une deuxième classe de 4e, après un examen de passage en 3e râté va, pour mon malheur durable, me faire me trouver sur le chemin d'un redoutable spécimen de "prof tortionnaire", en la personne d'Yves Chantepie, professeur d'anglais. D'emblée j'al plongé derrière mon pupitre, terrorisé. Ses appréciations que Je Iis sur mes bulletins (les précieuses reliques ! il n'en manque aucune à l'appel entre le 1er trimestre 45 et le 3e trimestre 54) sont autant de gifles cinglantes, qu'il lui est rapidement difficile de rendre encore plus dures... Ie sommet, si j'ose dire, sera atteint plus tard, en 2e C, où Chantepie, après avoir noté "nul" au 1er trimestre, ne peut qu'insister en soulignant au second trimestre "bien gentil, mais nul".

L'homme est rubicond. On le dit paludéen. Il est en tout cas irascible son expression favorite est de nous dire alors "Foi de breton, je vous écraserai de mes quatre-vingt kilos" face a une classe de 4e médusée... il m'a laissé, tenace, une profonde incompatibilité avec la langue de Shakespeare, malgré bien des changements depuis.

Heureusement que, pendant ce temps-là, avec deux profs différents qui se succèdent, MM. Francisi et Villani, J'occupe solidement en italien la place de... premier. (ll est d'ailleurs amusant de voir sur le bulletin les résultats d'anglais et d'italien se succéder, avec en sommet du contraste le 2e trimestre 48-49: anglais 27e/27 –Italien: 1er / 39)

La 3e est l'année du BEPC. Un nouveau professeur de lettres apparaît en la personne de M. Vanhoutte, flamand impassible mais impitoyable, qui organise l'installation des élèves par ordre de valeur dès la fin du 1er trimestre, en partant de la rangée qui fait face à son bureau. Le système paraît efficace, favorisant l'ambition naissante des élèves et créant un véritable esprit de compétition. Lui aussi donne des cours chez lui, dans une petite rue de St-Eugène, non loin de la mairie. Il sait rendre le latin-langue vlvante, mère de la nôtre. Témoin, cette anecdote: je butais, en exercice chez lui, sans dictionnaire sur le sens du verbe "aperire". Il me dit: qu'est-ce qu'on prend avant le repas (peut-être a-t-il ajouté "avec la kemia ? " –un apéritif. Bon, quel est le but de l'apéritif ? – ouvrir l'appétit – voilà, vous avez le sens du verbe aperire: ouvrir.

Parmi les autres professeurs de 3e B3, aux côtés de M. Vanhoutte, M. Evenou, professeur d'anglais paisible et mondain (aux antipodes de Chantepie !) Mme Emsallem (histoire) et bien entendu M. Fredj, M. Gorenflot (sciences nat.) et surtout André Greck, grand prix de Rome. Nous sommes tous trop béotiens pour "mériter" cet artiste ! ll me gratifie alors d'un "bon élève" qui, quarante et un an plus tard, me fait rougir de plaisir.

Pour moi, I'année scolaire 1950-1951 reste la plus sombre de toutes mes années d'études, en raison d'une "erreur d'aiguillage" vers la seconde C, que de trop bons résultats en maths en troisième avaient rendu possible (il y a aussi bien d'autres causes, au premier rang desquelles la révélation du monde du théâtre, à l'Opéra d'Alger, mais ceci est une autre histoire! ).

Réapparaît alors l'ogre Chantepie; apparaissent Padovani, le prof de maths aux costumes pleins de traces de craie, Le Gallo, prof d'histoire, Turchini, prof de physique-chimie et l'ineffable Hergot, très "précieux" prof de lettres, sucré et faiseur, et un excellent prof de gym ; M. Chambon qui favorise l'épanouissement du "foot" au stade Cerdan à la Consolation...

Je retourne en B pour redoubler ma seconde, ce qui atténue l'humiliation de la chose. J''y retrouve Hergot qui me fait briller en... récitation (les imprécations de Camille et tout ce qui est lamento de Lamartine sont mes chevaux de bataille). A ses côtés, un excellent prof d'anglais, M. Nenouchi, et un prof de maths, génial à sa manière, M. Abensour, qui sont en même temps deux purs produits de Bab-el-Oued. M. Abensour, se présentait, la plupart du temps, en blouse d'un blanc pas très frais, qu'il portait déboutonnée par dessus son costume ! Lorsqu'une réponse manifestement fausse était donnée à une question posée, il avait coutume de répliquer "Et alors, t'ias des grelots dans la tête ?" avec un accent comme une montagne !

Cette classe de seconde B2 est d'ailleurs un archétype pied-noir de type famille Hernandez. A une douzaine de copains, on y montera une pièce de théâtre dans le style chansonnier, réécrivant sur des airs d'opérettes de Francis Lopez et de sambas à la mode, des textes de corps de garde à la gloire d'une certaine marque... de préservatifs (comme quoi nous étions en avance sur notre temps !). On répète chez moi, car j'assure la partition musicale au piano. Ce ne sont pas de tristes souvenirs !

En 1re B2, je retrouve...Chantepie. Mais les années ont-elles eu raison de sa hargne, ou bien me suis-je à la longue amélioré, notamment grâce à des cours pris chez Nenouchi ? Il me gratifie d'appréciations presque convenables. Je suis dans les papiers d'un prof un peu mystérieux, le regard caché derrière ses verres fumés: M. Faure, qui nous enseigne l'histoire-géographie, mais surtout, c'est le coup de foudre intellectuel avec le prof de lettres, M. Mandoul. "J'explose" alors en français et tairai l'appréciation qui va me porter vers le bac. Un mot sur le prof d'italien, M. Boulay, qui, au-delà du chahut, parle tout seul dans un brouhaha général.

L'année 53-54 arrive, et avec elle, I'ultime étape à Bugeaud. C'est la philo, dont le moins qu'on puisse dire est que le prof principal, dans ma classe de philo 2, M. Jolivet ne laisse pas de souvenir particulier. Les autres professeurs ont eux, un rôle tout-à-fait secondaire (Faure en histoire, Kervegan en maths, Garcin en physique, que nous prénommions Lazare, Coudert en sciences nat, Sady en gym...).

Le climat a un peu changé. La prochaine dispersion entre Fac, Grandes Ecoles, etc. pèse sans doute d'un certain poids. Le Iycée Bugeaud, ce formidable univers quasi concentrationnaire, perd un peu de son empire. Au revers de la photo de classe, signée par tous mes condisciples, apparaissent çà et là une fleur de Iys, un "Vive le Roy", un "A l'émule de Mario Lanza", "A Mario", "Du 4e au 2e balcon", qui révèlent d'autres occupations, d'autres passions*.

Après la dernière composition, nous sommes allés à quatre ou cinq, rendre visite à notre prof de français de l'année précédente, M. Mandoul et il nous a parlé de Bach et de Mozart, de Beethoven et de notre avenir. C'était dans son petit studio au 2e étage d'un vieil immeuble de la rue Sadi-Carnot, non loin du carrefour de l'Agha. Je me souviens que sa fenêtre donnait sur un lampadaire tout blanc et neuf, dont on venait de doter le centre d'Alger. Trois ans après, cette colonne porteuse de lumière sèmerait la mort et la mutilation autour d'elle.

Et puis, le 8 mai, à des milliers et des milliers de kilomètres, Dien-Bien-Phu est tombée. Lorsqu'on apprend la nouvelle, le Cercle Henri IV, auquel j'ai adhéré un an plus tôt, édite un tract destiné à réveiller les algérois insouciants. Je le distribue avec un copain de philo ll, Jean-Louis Saliba "maltais" comme moi (mais à l'époque, nous l'ignorions tous les deux !). La police nous pourchasse. Nous nous réfugions dans sa chambre, entre rue Michelet et boulevard Saint-Saëns. Allons, les "dix ans de paix" c'est bien fini, et le Iycée Bugeaud avec.

C'est un autre monde qui se présente, celui de la Faculté de Droit, et celui de la guerre terroriste. Des figures vont s'effacer, ou plutôt s'enfoncer peu à peu dans la mémoire profonde. D'autres vont se présenter, tout aussi inoubliables.

Pierre DIMECH

*En raison de ses convictions royalistes et de son goût pour l'opéra Iyrique. (N.D.L.R.)

  in l'Algérianiste n°55 de septembre 1991

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