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Les débuts de la formation des instituteurs à Alger

Écrit par Aimé DUPUY. Associe a la categorie Primaire

En 1937, paraissait l'" Histoire illustrée des Ecoles Normales d'Instituteurs d'Alger-Bouzaréa " d'Aimé Dupuy.

C'est de cet ouvrage que nous tirons les extraits suivants

L'ÉCOLE NORMALE DE MUSTAPHA

" A quelques kilomètres d'Alger, sur un mamelon que couronnent les pittoresques coteaux de Mustapha, et qui, d'autre part, domine la mer (1)... II est au monde peu de sites aussi riants que celui de Mustapha-Supérieur, composé exclusivement de villas élégantes jetées au hasard et perdues dans de vastes jardins à végétation luxuriante... "

Fondée par décret impérial en date du 4 mars 1865 et arrêté ministériel du 3 août de la même année, c'est là, dans ce " site riant ", aujourd'hui occupé par le Musée des Antiquités et le Parc de Galland, que s'installa la première Ecole Normale d'Instituteurs de l'Algérie. Elle utilisa d'abord une " vieille maison mauresque ", dite de Bellevue, à laquelle furent greffées certaines constructions annexes appropriées à leur destination spéciale.

Le 16 décembre 1865, la Commission de Surveillance (2) établissait un projet d'organisation du nouvel établissement, lequel commençait à fonctionner, dès le 16 janvier suivant, sous l'autorité de M. Leduc, précédemment directeur de l'École Normale des Basses-Pyrénées. Une photographie, la première d'un vénérable album de notre bibliothèque, montre le personnel de la première équipe de l'Ecole Normale de Mustapha. On voit là, entourant le Directeur au collier de barbe noire roide dans sa redingote, les deux " aumôniers " de l'Ecole, - " mixte au point de vue religieux ", - l'un et l'autre de bonne mine, l'air bénin : M. l'abbé Fabre, chanoine de la Cathédrale, et Sidi Abd-el-Kader, taleb de la Grande Mosquée ; puis des personnages moins en chair et de moindre importance, professeurs spéciaux recrutés sur place et maîtres adjoints venus d'écoles normales de la Métropole. Derrière les fauteuils et chaises de Messieurs de Mustapha, voici les trente élèves des trois promotions, tous en uniforme : tunique " en drap bleu foncé avec liseré bleu-clair, palmes en soie blanche aux collets de la tunique " ; cravate noire, " chachia " ou casquette " forme des employés du Télégraphe, en drap bleu foncé ".

 


Vue de l'Ecole en 1866, prise des hauteurs de Mustapha

 

ÉTUDES EN 1866

D'après l'article premier du règlement, l'enseignement comprenait alors obligatoirement : l'instruction morale et religieuse, la pédagogie, l'écriture, la lecture et la récitation, la langue française, l'arithmétique, le calcul et le système métrique, des notions d'algèbre et de géométrie, le dessin, l'histoire, la géographie, des notions élémentaires de " mécanique et d'industrie ", d'" administration et d'état civil ", le chant et l'orgue, la gymnastique et l'hygiène. En outre, en 1876, le Ministre de l'Instruction Publique autorise le Recteur d'Alger à faire donner aux élèves-maîtres des " leçons pratiques de télégraphie". Notons que, dans le programme de 1865 calqué sur celui des Ecoles Normales de France, ne figurait pas l'enseignement de l'arabe. Il y fut cependant tout de suite introduit et, dans son compte-rendu de 1868, le directeur insiste sur la part faite à l'Ecole, dans cet enseignement, à la conversation, et ajoute : " ... il serait à désirer que la connaissance de l'arabe comptât pour une part plus importante dans les matières exigées des instituteurs employés en Algérie en vue de l'application qu'ils peuvent faire de cette connaissance tant au point de vue scolaire qu'au point de vue politique ". " Il faudrait, lit-on dans un autre rapport directorial de 1869, apprendre l'idiome arabe à la jeunesse européenne de nos écoles tout en enseignant le français aux écoliers indigènes ". Sages recommandations, et qui n'ont rien perdu de leur valeur.

LA JOURNÉE D'UN ELEVE-MAITRE DE MUSTAPHA

Une journée trop bien remplie ! A quatre heures et demie, été comme hiver, le réveil sonne ; sous la surveillance du maître de service, M. Montanet, M. Bousquet ou M. Sévin, chaque élève fait sa toilette, puis son lit ; à cinq heures moins dix, c'est la descente en étude, " en silence et en ordre ", puis dans chaque étude, celle des chrétiens et celle des musulmans, on récite la prière. Après quoi, commence la préparation des classes du matin qui se poursuit, " dans le silence le plus rigoureux " jusqu'à sept heures et demie (3).

Une heure est prévue pour le petit déjeuner, les services d'" appropriation " confiés aux élèves et la récréation. A huit heures et demie, le réglementaire sonne l'entrée en classe. Voici, attendant chaque promotion les professeurs, M. Leduc en tête, qui enseigne la pédagogie, M. l'Abbé Fabre, professeur en religion, ainsi que Sidi Abd-el-Kader, les deux " aumôniers " de l'Ecole ; M. Bresnier, professeur de langue arabe ; M. Sévin, professeur de français, d'histoire et de géographie ; M. Montané, professeur de sciences et de mathématiques ; Si Bel Hassen, professeur d'écriture ; M. Roy, maître de chant et d'orgue ; M. Bédour, maître de gymnastique ; M. Darru, professeur d'agriculture.

 


M.Leduc, le personnel et les élèves de 1866.

 

Deux heures sont maintenant utilisées pour la préparation des classes de l'après-midi. De quinze heures et demie à dix-huit heures et demie, ces classes vont se succéder avec des cours parfois très ardus, comme les mathématiques, jusqu'au souper qui dure un quart d'heure environ et " comporte un menu ne varietur : rôti de veau et purée, salade ou fromage (dimanche, mardi et jeudi); haricots au jus, fromage ou figues ou dattes (lundi) ; saucisses au riz, figues ou oranges (mercredi) ; riz et pruneaux (vendredi) ; œuf en sauce, fromage (samedi). Après le souper, récréation, et comme à celle de midi, " on peut causer et s'amuser avec modération et convenance ". D'ailleurs, " le plus généralement ", au lieu de récréation, les élèves sont employés à des travaux d'horticulture ou à des exercices de chant orphéonique ".

Une heure seulement a séparé les classes de l'après-midi de la reprise des études du soir qui vont durer de dix-neuf heures trente à vingt et une heures trente sur deux rangs, en silence, voici les élèves de nouveau dans leurs salles d'études ; " tout le monde s'assied et se met au travail avec calme. Point de mouvements inutiles, point de paroles ou de chuchotements durant l'étude ". Dix minutes avant la fin, " chacun se dispose à la prière " durant laquelle " les élèves-maîtres doivent être constamment recueillis et se distinguer par une excellente tenue ".

C'est, bien entendu, en ordre et en silence, que l'on gagne le dortoir ; on se déshabille " avec décence et sans bruit ". Toutes précautions d'ordre hygiénique ont été prises à la fin de l'étude pour que, fenêtres et portes soigneusement closes tout étant dans l'ordre, les maîtres surveillants puissent à leur tour se coucher. Alors, plus impressionnant encore que tous ces petits silences réglementaires, dont semble tissée la longue journée commencée à l'heure où il ne fait pas encore jour, le Grand Silence va, sept heures durant, régner dans le séminaire où se forment les Premiers maîtres d'école de l'Algérie ; seuls le troubleront les aboiements des chacals, des chiens kabyles et le frisson du vent dans les arbres du jardin de Mustapha.

AIMÉ DUPUY

1. Rapport de la Commission de Surveillance (8 septembre 1866).
2. Cette Commission chargée, comme dans toutes les Ecoles Normales de France de l'époque, non seulement de la surveillance, mais encore de l'administration de ces établissements, comprenait : MM. Tellier, secrétaire général de la Préfecture ; Lair, inspecteur des Lignes télégraphiques, en retraite membre du Conseil Général de la province ; Langlois, capitaine d'artillerie, attaché au Bureau politique ; Hassen Ben Brimate, directeur de la Médersa d'Alger, membre du Conseil Général, et Leduc, directeur de l'Ecole.
(3) Ce n'est que dans le règlement intérieur de 1884 que nous pouvons lire : " Article 25 : le silence n'est pas de rigueur au réfectoire. Il convient que les élèves-maîtres s'abstiennent d'y élever la voix, de s'interpeller d'une table à l'autre... "

in l'Algérianiste n° 75 de septembre 1996

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