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L'Institut Industriel d'Algérie

Écrit par Georges SCOTTI, Georges CARRIO, Claude MANS. Associe a la categorie Enseignement Technique


 

 
L'entrée principale sur la R.N.5

 

 L'Institut Industriel d'Algérie

Partant d'Alger, la route de la Grande Kabylie traversait l'agglomération de Maison-Carrée arrosée, si l'on peut dire, par l'oued Harrach dont l'embouchure est toute proche. Sur la grande place débouchait une rue très pentue qui conduisait au lieu-dit " Belfort-Les Cinq Maisons ". Alors la pente s'assagissait, la route devenait merveilleusement plate, bordée à droite par l'îlot de verdure de l'École Nationale Agronomiques, à gauche par les grilles et au-delà par le terrain de sport et les bâtiments massifs de l'École Nationale d'Ingénieurs d'Alger, antérieurement " Institut Industriel d'Algérie ".

L'école Nationale d'Ingénieurs des Travaux publics et du Bâtiment de Maison-Carrée (Alger) a une existence officielle depuis 1950 et elle commença à délivrer ses premiers diplômes en 1953 (promotion 1949-1953).

Ce fut la première étape vers la création en Algérie d'une école pluridisciplinaire d'ingénieurs d'un niveau comparable à celui des écoles qui existaient alors en France métropolitaine, à Grenoble, Nancy, Strasbourg et Toulouse. II restait à créer une école d'électricité comportant deux spécialisations: électrotechnique et électronique, ce qui fut fait en 1959 et une école de génie chimique en 1960.

L'Institut Industriel fut créé en 1925 pour former des techniciens dans trois spécialités : travaux publics et bâtiment, mécanique et électricité.

C'était donc dès l'origine une école pluridisciplinaire dont l'enseignement s'étalait sur quatre années et qui recrutait par concours des élèves issus des classes de 3e à raison d'une trentaine d'élèves par promotion. Pour situer son niveau de formation et donc son diplôme vis-à-vis de ceux d'autres écoles, disons qu'il se situait au-dessus de celui des Écoles Nationales Professionnelles (en Algérie : l'E.N.P. de Dellys), par le niveau de son recrutement, la rigueur du concours d'entrée dont l'écrit portait sur neuf matières et l'oral sur sept matières, la durée des études, la densité de l'enseignement et la qualité du corps professoral. Les deux premières années permettaient d'acquérir un tronc commun de connaissances mathématiques, scientifiques et techniques, précédant les années de spécialisation.

A dessein le niveau de l'Institut Industriel avait été placé en-dessous de celui des écoles d'ingénieurs métropolitaines telles que les Arts et Métiers d'Aix-en-Provence ou les Instituts polytechniques de Toulouse, Grenoble et Nancy. La question de transformer l'Institut Industriel en école d'ingénieurs se posait périodiquement et l'on objectait non sans raison :

- que l'Algérie n'offrait pas de débouchés suffisants, compte tenu de l'état d'industrialisation du pays dans les années trente et de la crise économique qui sévissait alors,

- que l'environnement industriel ne permettait pas de procurer aux élèves les stages et les visites d'installations nécessaires à la formation d'ingénieurs.

En fait, l'Institut Industriel relevait d'une conception originale destinée à répondre aux besoins spécifiques de l'Algérie des années 30.

 


L'Institut Industriel : les salles de cours
(Photo Maison-Carrée revue n° 30 - déc.1960)

 

Cette situation n'était pas pour déplaire aux écoles métropolitaines d'ingénieurs auxquelles l'Algérie procurait des débouchés pour leurs diplômés après leur avoir donné des élèves à instruire. Pour accéder aux écoles de métropole deux voies s'ouvraient principalement aux jeunes d'Algérie

- les concours d'entrée aux écoles d'ingénieurs par les classes préparatoires des lycées. Pour les Arts et Métiers d'Aix-en-Provence, l'Institut Industriel de Maison-Carrée offrait une préparation en deux ans à partir de la 3e,

- l'accès sur titres des diplômés de l'Institut Industriel aux Instituts polytechniques de Toulouse, Grenoble et Nancy, à l'Ecole des Ingénieurs Electriciens de Marseille et à l'Ecole des Travaux Publics sous certaines conditions de dossier scolaire ou de rang de sortie.

Depuis sa création en 1925 jusqu'à sa transformation en Ecole Nationale d'Ingénieurs en 1953, l'Institut Industriel a formé 600 techniciens de bon niveau, parmi lesquels 26 ont prolongé leurs études dans une école d'ingénieurs de métropole dont 17 à l'Institut Polytechnique de Grenoble, les autres se répartissant entre l'École Supérieure d'Électricité, l'École d'Ingénieurs de Marseille, l'Architecture DPLG et l'École des T.P.E. Ce nombre relativement peu important s'explique par la valeur de l'enseignement dispensé qui donnait accès à des postes de maîtrise supérieure d'où les intéressés pouvaient assez facilement se hisser à des fonctions d'" Ingénieurs Maison " et dans quelques cas, de direction.

Parmi les diplômés de l'Institut Industriel on relève les noms de chefs d'entreprises familiales d'importances diverses dont certaines étaient bien connues. Citons notamment

- la fonderie Blanc d'Alger-le Ruisseau (plaques de fonte de voirie)

- la confiturerie Esclapez de Relizane

- l'entreprise de chauffage central Esposito et Cie d'Alger

- l'entreprise de bâtiment Fernandez à Sidi-bel-Abbès

- l'entreprise de Mécanique et de Chaudronnerie Grisa au port d'Alger

- l'entreprise de matériaux de construction Martinez à Oran

- les Ateliers Industriels de Mécanique Ramon à Mascara,

- etc.

Dans les services publics (CFA, SNCFA, anciennes sociétés d'électricité Lebon, SFMA puis EGA...) et les administrations, les conditions d'accès et de promotion étaient comme actuellement codifiées strictement. Les diplômés de I.I.A y étaient admis en maîtrise. Pour occuper des fonctions d'ingénieurs ou de cadres, ils devaient suivre une formation complémentaire sur deux ou trois ans. Dans le domaine de l'électricité, les promotions des années 30 ont construit les centrales hydrauliques de Kabylie et d'Oranie, celles qui les ont suivies, les ont exploitées en tant que chefs d'usines ou de groupements d'usines. Les " Indus ", c'est ainsi qu'ils se désignent familièrement, étaient aussi présents dans des centrales thermiques dans les fonctions de chefs de services entretien, chefs de laboratoires, dans les réseaux de transport, comme chefs de services " contrôle électrique ", chefs de grands postes d'interconnexions ou dispatchers, dans la distribution comme chefs de districts...

 


Institut Industriel : l'interna( (Photo : G.Carrio)

 

En fait, les " Indus " étaient présents dans tous les domaines de l'activité économique, occupant des postes d'un bon niveau de responsabilité qu'ils soient ou non couverts du titre d'ingénieur.

Une statistique effectuée à partir de l'annuaire de l'Association des Anciens Élèves permet d'établir la répartition suivante par activité pour les diplômés de l'Institut Industriel antérieurement à 1953, sur un ensemble de 267 anciens élèves dont les professions sont indiquées

 

 1° Bâtiment, travaux publics, matériaux de construction………………………….  15,3%
 2° Ponts et chaussées, carrières et mines  6,0%
 3° Architectes, ingénieurs-conseils, géomètres  3,0%
 4° Hydraulique, équipement rural,canalisations  4,5%
 5° Matériel agricole et d'entreprise, mécanique générale, entreprises d'électricité, fonderies, chauffage, froid  12,7%
 6° Commerçants  2,6%
 7° Bureaux de contrôle technique (Sécuritas, Véritas)  0,8%
 8° Agriculture et industries alimentaires, tabacs  4,1%
 9° Divers : Météorologie, assurances, contributions, vêtements, traitement des eaux, eaux et forêts  4,1%
 10° Industries pétrolières, carburants, huiles  3,0%
 11° Industrie aéronautique  3,8%
 12° Enseignement  6,0%
 13° Postes et Télécommunications 3,4% 
 14° Électricité et Gaz d'Algérie, E D F  13,1%
 15° Transports ferroviaires ( S N C F A )  11,2%
 16° Armée, armements, explosifs  6,4%

 

On constate qu'un nombre relativement important d'agriculteurs avaient choisi d'acquérir une culture technique à l'Institut Industriel plutôt que d'approfondir leurs connaissances du métier d'agriculteur à l'Institut Agricole, situé juste en face, de l'autre côté de la R.N. 5. On peut y trouver deux explications

- le développement croissant du machinisme agricole,

- le souci de ne pas diviser les exploitations lors des successions.

Autre remarque, les postes 12, 13, 14, 15 et 16 représentant les secteurs public et nationalisé regroupent 40 % des diplômés de I.I.A ceci traduit la polyvalence de l'enseignement dispensé mais aussi l'attrait de ces professions auxquelles était attaché un statut particulier.

 

L'école d'ingénieurs

 

C'est bien ce qui semblait se dessiner dès avant la deuxième guerre mondiale et plus encore après la coupure des relations Algérie-Métropole avait été durement ressentie en Algérie après le débarquement allié du 8 novembre 1942 qui marqua le début d'une longue pénurie dans tous les domaines : alimentation, matières premières, produits manufacturés. Ce fut aussi pour l'Institut Industriel le signal d'un arrêt des cours qui dura jusqu'à la rentrée de 1945, les bâtiments étant utilisés par les G.I.

A la reprise, bien des choses avaient changé. Dix-neuf élèves des promotions 1936 à 1941 manquaient à l'appel. Leurs noms étaient gravés sur une colonne de granit, à gauche de l'allée centrale, près du bâtiment des salles de cours. D'autres élèves revenaient mutilés, ayant souffert de graves blessures lors des campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne. La participation des " Indus " à la libération de la patrie avait été importante, à l'image de celle de toute la jeunesse d'Algérie... Et la vie reprenait cependant active et studieuse.

Pour conjurer le risque de nouvelles pénuries, il fallait industrialiser l'Algérie et l'on vit se créer des industries de transformation dans des zones industrielles proches d'Alger, à Baba-Ali, Oued Smar, Gué-de-Constantine, et d'Oran. L'électricité et le gaz nationalisés construisaient de nouvelles centrales, de nouvelles usines et étendaient leurs réseaux. Après la découverte du pétrole et du gaz sahariens, on ne parlait que de forages, d'arbres de Noël, de pipelines, de gazoducs et de méthaniers. Les arguments que l'on opposait jusqu'alors à une élévation de l'Institut Industriel au niveau des écoles métropolitaines d'ingénieurs n'avaient plus cours.

Dès 1949, le concours d'entrée est réorganisé et son niveau est relevé pour l'admission en première année des classes préparatoires à l'École Nationale d'Ingénieurs des Travaux Publics et du Bâtiment.

En 1950, par décret paru au J.O. du 27 août, l'école est habilitée à délivrer un diplôme d'ingénieur dans la spécialité Travaux Publics et Bâtiment.

C'est au Journal Officiel de la République française du 18 avril 1958 que fut publiée la note suivante :

" Objet : liste des écoles techniques publiques ou reconnues par l'État délivrant un titre d'ingénieur :

... École Nationale d'Ingénieurs des Travaux Publics et du Bâtiment de Maison-Carrée (Alger) : Ingénieur de l'École Nationale d'Ingénieurs des Travaux Publics et du Bâtiment de Maison-Carrée ".

Après création des Sections d'électrotechnique, d'électronique et de génie chimique, le décret du 4 avril 1960 attribuait à l'établissement le nom d'" École Nationale d'Ingénieurs d'Alger

 


Eléments de fresque murale du cercle des élèves
(Photo G.Carrio)

 

Ainsi étaient couronnés de succès les efforts des directeurs de l'Institut Industriel au premier rang desquels il faut citer M.Porte alors en fonction et ses prédécesseurs MM, Chambon-Laget, Max, Wattebled, les professeurs qui ont su dispenser un enseignement de qualité rendant crédible le projet d'école d'ingénieurs ; à ce titre, il faut citer M. Unal, figure emblématique, personnalité importante, titulaire de nombreux brevets, qui enseignait la chimie ; les professeurs de mathématiques MM. Authie, Boyer et Guelfi ; M. Chatenay pour la construction et le béton armé ; MM. Carantene, Bonniot et Riva qui enseignaient l'électricité ; MM. Chambon et Baduel pour la mécanique et la technologie ; M. Raoux pour la résistance des matériaux ; MM. Hivert et Tallagrand pour le dessin industriel et la mécanique des sols ; MM. les professeurs chargés de cours et professeurs techniques-adjoints ; enfin et, sans doute, l'une des personnalités les plus représentatives de ce collège de professeurs, M. Hector Burkhardt, professeur de français et d'économie qui, en sa qualité de Conseiller Général d'Alger, Conseiller de l'Union Française et Maire d'Ain-Taya, eut une action déterminante dans le processus d'évolution de l'Institut Industriel en École Nationale d'Ingénieurs.

Cet hommage serait incomplet si l'on n'y associait l'Amicale des Anciens Élèves et ses actifs présidents, Pierre Melia, Lucien Pidell, Georges Filippi et Paul Caillon, toujours présents quand il le fallait pour appuyer l'action des directeurs auprès des pouvoirs publics.

L'année 1960 marque l'apparition en Algérie de la première école pluridisciplinaire d'Ingénieurs rattachée à l'Enseignement Technique Supérieur.

Au concours d'entrée de 1961, 407 candidats étaient inscrits dans les différents centres d'examen d'Algérie, de Métropole et d'Outre-mer, pour 90 places mises au concours.

Malgré les nuages qui s'accumulaient sur le ciel d'Algérie, une foi aveugle et inébranlable dans l'avenir de ce pays animait les décideurs. Une école de mécanique était aussi prévue et sa rentrée programmée pour octobre 1962.

Les nouveaux bâtiments avaient été inaugurés par le Recteur de l'Université d'Alger M. Capdecomme et l'Inspecteur Principal de l'Enseignement Technique M. Carayon. Une cité universitaire était projetée pour les différents établissements d'enseignement et de recherche du complexe de Maison-Carrée.

Un décret en date du 8 mars 1962 portait modification du Conseil de Perfectionnement de l'école, groupant avec les représentants des plus hautes autorités administratives, les différents directeurs de l'énergie, des affaires économiques, des syndicats professionnels et patronaux et des associations représentatives des ingénieurs en Algérie...

Cependant, trois nouveaux nom: avaient dû être ajoutés sur la stèle des granit du monument aux morts, à la suite des 19 noms déjà inscrits, trois noms d'anciens élèves morts au champ d'honneur sur leur terre natale l'Algérie. Le processus qui devait conduire à l'indépendance était amorcé : accords d'Evian le 18 mars 1962, journée tragique du 26 mars 1962 Alger, exode quasi général des Français d'Algérie de mars à juillet 1962...

Alors fin juin 1962, comme en une fin d'année scolaire ordinaire, le directeur ferma l'établissement. M. Porte apprit à ce moment qu'il était nommé directeur de l'Ecole Nationale d'Ingénieurs de Strasbourg.

A la rentrée dans ses nouvelles fonctions, il accueillit les élèves des promotions dont le cycle d'études avait été interrompu et les intégra à ceux de l'Ecole Nationale d'Ingénieurs de Strasbourg. Une dernière promotion de l'E.N.I.A. sortit donc de Strasbourg en 1963.

C'en était fini, pourrait-on croire... Pour l'école, certes oui ; mais pour les " Indus " pas du tout ! Rapatriés pour la plupart en Métropole ou Outre-mer, ils affrontaient maintenant la vie avec l'énergie qui avait forgé leur âme dans le creuset de cette école.

Des sections locales de l'Association des Anciens Elèves s'étaient déjà constituées à Paris, Bordeaux, Marseille ; ces sections regroupaient les dispersés, diffusaient les adresses connues, demandaient des renseignements sur ceux qui n'avaient pas pu être contactés, facilitaient les recherches d'emploi et chacun pouvait y trouver un réconfort au moins moral s'il en avait besoin.

L'association des Anciens Elèves fusionnait ensuite avec celle de Strasbourg si bien que maintenant, toujours fidèles à la devise que le président Lucien Pidell (33-37) diffusait aux heures sombres de 1963 dans sa " Lettre à un ami " : " Espérance et Fraternité ", ils ne manquent aucune occasion de se retrouver, de participer aux activités où leur expérience peut encore être profitable et, secrètement peut-être, revivre un peu ce bon vieux temps où ils avaient 20 ans.

GEORGES SCOTTI (41-47)
GEORGES CARRIO (49-53)
CLAUDE MANS (37-41)

1. l'Institut Agricole d'Algérie, École Nationale Supérieure Agronomique d'Alger, par Edgar Scotti (L'Algérianiste n° 40, décembre 1987).

In l'Algérianiste n° 81 de mars 1998

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