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Enseignement professionnel agricole avant 1962

Écrit par Charles GRIESSINGER. Associe a la categorie Enseignement Technique

Les problèmes de l'enseignement et de la formation professionnelle agricoles en Algérie découlèrent de la nécessité d'amener à une agriculture compétitive une masse rurale composée de 1650000 agriculteurs et salariés, dont la grande majorité ne possédait, en fait de qualification, que des traditions ancestrales. (1)

Cette population agricole se partage approximativement en:

– 50.000 exploitants (dont 60 % de musulmans) utilisant des techniques évoluées assurant la rentabilité de l'exploitation;
– 600.000 agriculteurs ou pasteurs musulmans aux revenus des plus modestes, compte tenu des ambitions d'exploitation et des procédés utilisés;
– 1.000.000 d'ouvriers agricoles permanents ou saisonniers ainsi que d'aides familiaux.

L'évolution de la quasi totalité de cette masse rurale vers une agriculture rentable répondait à un double objectif:

– améliorer les conditions d'existence de ces populations;
– accroître la production, non seulement pour satisfaire la consommation intérieure toujours en augmentation par suite de l'évolution démographique du pays, mais aussi augmenter les exportations, condition indispensable pour équilibrer la balance commerciale extérieure régulièrement déficitaire.

La réalisation de ces objectifs était subordonnée à la formation de cadres de différents niveaux, tant administratifs que privés. Cette formation fut assurée par:

– I'lnstitut agricole d'Algérie, devenu ensuite Ecole nationale d'agriculture d'Alger en 1946;
– les écoles régionales d'agriculture;
– les écoles pratiques d'agriculture;
– les cours postscolaires et cours complémentaires agricoles organisés par l'Education nationale;
– I'lnstitut ménager agricole d'EI-Biar;
– les centres de formation professionnelle agricole.

Enseignement agricole supérieur

Cet enseignement, ouvert aux jeunes filles, a été dispensé par l'lnstitut agricole d'Algérie (I.A.A.), situé à Maison-Carrée, banlieue d'Alger, disposant d'une exploitation annexe importante.

L'Ecole d'agriculture algérienne créée en 1905 devenait, en 1920, I'lnstitut agricole d'Algérie puis rejoignait en 1946 (loi du 22 mai 1946) ses glorieuses aînées (Grignon, Montpellier, Rennes) au rang des écoles nationales d'agriculture pour prendre en 1961 I'appellation d'Ecole supérieure d'agronomie d'Alger. .

De cette pépinière sont issus, en effet, la plupart des ingénieurs des services agricoles, des travaux agricoles, qui ont constitué l'ossature des différents services de la direction de l'Agriculture et des Forêts, des adjoints techniques des sociétés agricoles de prévoyance, véritables conseillers agricoles auprès de ces organismes, dont l'action efficace dans l'amélioration des conditions d'exploitation en milieu autochtone est à souligner, et également des cadres des secteurs publics et privés de l'agriculture algérienne, Office algérien d'action économique et touristique (O.F.A.L.A.C.), coopératives, crédit agricole, fabrication et commercialisation des engrais, des produits phytosanitaires, pépinières, etc., ainsi que de nombreux exploitants conservant avec l'l.A.A. des liens étroits et participant, sur leurs exploitations, aux travaux de recherche et d'expérimentation entrepris par leur école.

Une remarque importante, le nombre très faible des musulmans ayant choisi, après le baccalauréat, d'entreprendre des études supérieures agricoles. L'attrait qu'exerçaient sur eux les études en facultés de médecine, de pharmacie ou de droit est un fait certain. Mais il semble bien que l'obligation de suivre une préparation d'un an au concours à l'I.A.A. et les aléas de ce concours les aient également rebutés, alors que leur inscription en facultés ne présentait aucun obstacle.

Aussi, afin de rendre plus attractives les études supérieures agricoles, fut créée en 1957, au sein de l'Ecole nationale d'agriculture d'Alger la Section d'agriculture africaine, aux conditions d'admission moins difficiles, sur titres pour les bacheliers, sur concours de même niveau pour les autres. Ce fut une réussite, puisque l'effectif de la section s'élevait en 1960 à 93 élèves.

Le but recherché était la formation des cadres des services de l'agriculture et des services annexes:

– ingénieurs des travaux des Eaux et Forêts et ingénieurs des travaux de défense et de restauration des sols;
– ingénieurs des travaux ruraux, de l'hydraulique et de l'équipement rural;
– directeurs des organismes de mutualité, de coopération et de crédit des sociétés agricoles de prévoyance;
– assistants vétérinaires.

Malheureusement l'action de l'Administration dans la formation d'une élite algérienne au service de l'agriculture a pratiquement cessé le 1er juillet 1962, en raison de l'insuffisance du personnel enseignant resté sur place après l'indépendance.

Enseignement agricole du second degré

Il eut pour objectif la formation des cadres moyens de l'agriculture.

Deux types d'établissements le dispensaient: les écoles régionales d'agriculture et les écoles pratiques d'agriculture, homologues des unités d'enseignement de même nature existant en métropole et ouvertes aux élèves des deux communautés.

Les écoles régionales de Philippeville, fondée en 1900 et de Sidi-Bel-Abbès, créée en 1930 recrutaient parmi les titulaires du B.E.P.C. La scolarité s'étendait sur trois ans. Des programmes d'enseignement général comparables à ceux des seconde et première modernes et de sciences expérimentales des Iycées de l'Education nationale préparaient au diplôme d'études agricoles du second degré, permettant l'accès au concours d'ingénieurs des travaux agricoles.

Nombreux furent les fonctionnaires de ce cadre et les adjoints techniques des sociétés agricoles de prévoyance, formés par les écoles régionales, qui, par leur aptitude à l'emploi et la compétence dont ils firent preuve, honorèrent la valeur de l'enseignement dispensé par ces deux établissements.

Ecoles pratiques d'agriculture

Leur objectif était de donner une formation pratique solide, approfondie, spécifique des spéculations agricoles dominantes de leur région.

Ainsi celle de Guelma (1922) était plus particulièrement orientée vers l'élevage bovin et les productions céréalières, celle d'Aïn-Témouchent (1929) sur la viticulture et l'arboriculture fruitière, agrumes notamment, celle de Mechtras vers l'oléiculture, l'arboriculture fruitière, l'apiculture et la sériciculture, celle du Jardin d'essai d'Alger (1918) vers l'horticulture, celle de Tizi-Ouzou (1957) vers la céréaliculture et l'arboriculture, celle de Constantine (1960), vers la céréaliculture et l'élevage ovin.

Un programme de construction de nouveaux établissements aurait dû accroître sensiblement l'effectif scolarisé bénéficiant de la formation dispensée par les écoles pratiques d'agriculture et permettre la scolarisation, à partir de 1963, de 1200 à 1300 élèves.

Ainsi l'Ecole d'agriculture de Tlemcen, terminée en juillet 1962, aurait dû ouvrir ses portes le 1er octobre suivant.

D'autre part, les acquisitions de terrain, y compris celui des exploitations annexées et les projets définitifs de construction des écoles de Sétif et d'Orléansville avaient été réalisés à la même époque.

Il a appartenu à la nouvelle administration algérienne de poursuivre ou non la réalisation de ces projets.

Dans l'organisation de l'enseignement agricole en Algérie, les écoles pratiques d'agriculture jouèrent un rôle des plus utiles. Elles assurèrent non seulement la formation des cadres d'exécution de l'Administration et du secteur privé, mais également celle de nombreux fils d'agriculteurs, Européens et musulmans, qui surent mettre à profit, sur l'exploitation familiale, l'enseignement acquis.

Il ne paraît pas non plus inutile de souligner que les meilleurs élèves de ces établissements, après contrôle de leurs connaissances en enseignement général, pouvaient, s'ils désiraient poursuivre leurs études, être admis en école régionale.

A titre anecdotique, signalons la formule originale retenue pour doter I'Ecole d'agriculture de Constantine de deux promotions, lors de son ouverture le 1er octobre 1960. Il fallait, pour cela, que les élèves entrant en 2e année aient déjà suivi les cours de 1 ère année dans un autre établissement. La charge élevée des effectifs dans les cinq écoles d'agriculture d'Algérie ne permettait pas de les y incorporer. Aussi, à la demande de la direction de l'Agriculture et des Forêts du ministère de l'Algérie, la direction de l'Enseignement du ministère de l'Agriculture accepta de réserver pour ces élèves, tous musulmans, au titre de l'année scolaire 1959-1960, deux places dans vingt écoles d'agricultures métropolitaines.

Equipés du trousseau réglementaire, ils rejoignirent leurs établissements respectifs, accompagnés par un fonctionnaire du Service de l'enseignement, de la formation professionnelle et de la recherche agricoles.

Dans l'ensemble ce fut une rŽussite

Participation de l'Education nationale à l'enseignement agricole

C'est au niveau de l'enseignement agricole du 1er degré que son action s'est essentiellement exercée et à deux niveaux: les cours postscolaires agricoles et les cours complémentaires d'enseignement agricole.

Cours postscolaires agricoles

Au nombre de onze en 1960, ils constituèrent des classes de scolarité prolongée à orientation agricole, annexées aux écoles primaires rurales de moyenne importance, lorsque l'insuffisance de l'effectif scolarisé ne justifiait pas la création d'un cours complémentaire d'enseignement agricole.

S'adressant à des élèves titulaires ou non du Certificat d'études primaires et dont l'activité familiale s'exerçait en agriculture, les cours postscolaires agricoles ont constitué incontestablement un facteur de progrès dans le paysannat musulman.

Cours complémentaires d'enseignement agricole

Au nombre de vingt-sept et scolarisant environ un millier d'élèves des deux communautés, ils étaient implantés dans des centres ruraux à potentiel agricole développé et se trouvaient annexés soit à des écoles primaires importantes, plus de dix classes, soit à des établissements d'enseignement technique. Recrutant au niveau du Certificat d'études primaires, avec une scolarité étalée sur trois ans, ils partageaient leur enseignement entre un complément de culture générale suivant approximativement les programmes de 5e, 4e et 3e des cours complémentaires et une formation agricole pratique, adaptée aux spéculations régionales, complétée par un apprentissage en atelier.

Les débouchés étaient variés: poursuite des études dans les écoles d'agriculture, emplois de moniteur agricole dans les sociétés agricoles de prévoyance, la Caisse d'accession à la propriété et à l'exploitation rurale, la défense et la restauration des sols, emplois également dans le secteur privé et, plus simplement, participation aux travaux de l'exploitation familiale en la faisant profiter des connaissances acquises.

L'enseignement agricole féminin

Il a été incontestablement le parent pauvre de l'enseignement agricole en Algérie, même si l'on considère le niveau élevé de l'unique établissement qui lui était consacré, l'lnstitut ménager agricole d'EI-Biar.

A l'origine Ecole ménagère agricole, créée en 1918 au Jardin d'essai d'Alger aux fins d'assurer la formation ménagère et fermière aussi bien des élèves normaliennes que des jeunes filles du milieu rural, sa transformation en Institut ménager agricole élargit sensiblement son champ d'action, en ajoutant à la section familiale initiale deux nouvelles sections. La section supérieure, recrutant au niveau du B.E.P.C. avec un enseignement étalé sur deux ans, plus approfondi que celui de la section familiale et la section spéciale de préparation au monitorat d'Etat, recrutant au niveau du baccalauréat avec un enseignement étalé sur trois ans

L'évolution de la situation n'a pas permis à ces deux sections de répondre entièrement aux besoins de formation en personnel, monitrices par la section supérieure, professeurs adjoints par la section spéciale, ces cadres étant destinés aux écoles ménagères départementales, dont la construction était programmée à Constantine, Bône, Bougie, Orléansville, Mostaganem, Tlemcen. En revanche, la section familiale et, dans une certaine mesure, la section supérieure, ont parfaitement répondu à leur vocation de promotion culturelle et sociale de la femme dans son foyer.

 

L'ambition du projet, déjà arrêté, d'extension de l'enseignement agricole féminin dans six nouveaux établissements décentralisés, facilitant ainsi leur accès aux jeunes musulmanes, était d'étendre davantage cette promotion de la femme en milieu traditionnel, son influence au foyer étant très importante et sa propre évolution conditionnant celle de la cellule familiale.

L'expérience aurait mérité d'être tentée. (2)

Formation professionnelle agricole des adultes

L'effort déployé dans ce secteur a été considérable, à partir du moment où la loi du 28 décembre 1959 sur la promotion sociale en Algérie et la création de la Caisse d'équipement ont mis à la disposition des services intéressés les moyens financiers indispensables à la réalisation d'un vaste programme d'implantation des centres de formation professionnelle agricole (C.F.P.A.) au sein même ou à proximité immédiate des populations visées par cette formation.

Un commencement d'exécution avait déjà eu lieu dans le passé, bien trop timide en raison des faibles moyens financiers disponibles. Ce fut, en 1939, I'institution des centres professionnels ruraux, créés par les municipalités à l'aide de subventions de l'Administration. Trop peu nombreux, ils prouvèrent cependant par les résultats obtenus dans leur rayon d'action, aussi bien la valeur de la formation pratique dispensée que la nécessité d'étendre cette action à l'ensemble du territoire.

D'autre part, les directions départementales des services agricoles organisèrent régulièrement des stages de formation d'ouvriers qualifiés: taille de la vigne, des arbres fruitiers, etc. Il en était de même dans les écoles pratiques d'agriculture, l'école de Mechtras s'étant spécialisée, par exemple, dans la formation de tailleurs de l'olivier.

Mais tout cela était encore insuffisant, compte tenu des besoins.

Dès la mise en application de la loi du 28 décembre 1959, il fut nécessaire d'établir un ordre prioritaire parmi les nombreux objectifs de formation à réalisation immédiate.

En premier lieu il fallait donner une formation homogène, afin d'assurer une unité de doctrine en matière de développement rural sur l'ensemble du territoire, des moniteurs réclamés par les différents services en charge de ce développement: service paysannat, centres sociaux, service de la formation des jeunes, sections administratives spécialisées, le seul service du paysannat chiffrant ses besoins à 2000 moniteurs.

Etaient également à prévoir:

– les stages de perfectionnement ou d'information des cadres déjà en fonction;
– la formation d'ouvriers qualifiés;
– et aussi importante, sinon plus, dans cette hiérarchie de formation celle accélérée des petits exploitants du milieu traditionnel.

Seul le premier objectif put être mis en œuvre et poursuivi jusqu'en juin 1962.11 ne s'agissait pas de faire des C.F.P.A. de nouvelles écoles d'agriculture. Leur but était de donner aux futurs moniteurs possédant un niveau d'instruction générale équivalent à celui du Certificat d'études primaires, une formation accélérée, ne dépassant pas quatre semaines, limitant l'étude des notions théoriques à celle nécessaires à la compréhension de l'enseignement pratique dispensé, formation non pas générale mais adaptée à des actions très précises concernant les spéculations agricoles de la région.

Le stage précédant l'époque où d'importants travaux saisonniers venaient à exécution dans la région, le moniteur était ainsi immédiatement apte à conseiller les agriculteurs sur la meilleure façon d'y procéder.

Dans un deuxième stage, les moniteurs poursuivaient une formation portant sur les opérations suivant celles précédemment effectuées et à réaliser prochainement et ainsi de suite

Cette méthode s'avéra profitable aussi bien pour les moniteurs, qui assimilèrent plus facilement les techniques et procédés enseignés, que pour les agriculteurs suivis par le moniteur

La loi du 28 décembre 1959 avait fixé comme objectif à la formation professionnelle agricole la création de 100 sections de 25 élèves, réparties au nombre de 4 par C.F.P.A., soit 25 centres de formation professionnelle agricole, cela étalé sur cinq ans.

En juillet 1961, 15 C.F.P.A. avaient déjà ouvert leurs portes, marquant ainsi une importante avance sur les prévisions quinquennales et la Caisse d'équipement avait été sollicitée, afin d'inscrire, au titre du programme de 1962, la totalité des crédits nécessaires à l'achèvement des objectifs fixés par la loi.

Telle fut l'action, résumée ici succinctement, poursuivie par l'Administration, afin d'organiser et développer l'enseignement et la formation professionnelle agricoles en Algérie, cela avec des moyens limités, tout au moins jusqu'en décembre 1959, mais qui ne contribuèrent pas moins au développement de l'agriculture algérienne, cela grâce à l'efficacité des "hommes agricoles" formés dans les établissements d'enseignement agricole de différents niveaux par un personnel enseignant dont il convient ici de souligner la compétence, l'esprit d'initiative et le dévouement.

Charles GRIESSINGER.

(1) Les chiffres donnés dans ce paragraphe datent de 1950.

(2) Au cours de l'année scolaire 1960-1961, la fréquentation des établissements d'enseignement agricole de la direction de l'Agriculture et de l'Education nationale, tous niveaux confrontés, était estimée à 2600 élèves, dont 1800 musulmans.

   in L'Algérianiste n°34 de juin 1986

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