Imprimer

Portraits de Profs

Écrit par Pierre DIMECH. Associe a la categorie Enseignement Supérieur

 

Portraits de profs

A la Faculté de Droit

L'été 54 avait estompé le Iycée Bugeaud dans la brume de chaleur d'Alger, sous le ciel bas de vacances campagnardes en Périgord, puis dans le tumulte extasiant de Paris, découvert avec une joie hallucinée. Là, m'avait surpris l'annonce du tremblement de terre d'Orléansville, coup de gong du destin annonciateur de temps cruels –mais cela nous ne le savions pas–. Puis, I'étrave du "Ville d'Alger" fendant les flots calmés de la Méditerranée, m'avait ramené chez moi, au rythme contrasté de mes passions d'adolescent romanesque. L'été avait traîné plus que de coutume: septembre moite aux touffeurs arides, octobre flamboyante arrière-saison. Au soleil descendant, à Staouëli-plage, la mer avait des reflets de rouille sur les ourlets laiteux, haussant sur l'horizon la masse compacte d'un Chenoua bleui. Encore Iycéen d'esprit, j'étais déconcerté par cette longueur inusitée des vacances, premier privilège de l'étudiant que j'allais être.

La Toussaint arrive, puis le jour des Morts. J'écris ce matin-là un poème dédié à la mort, d'une délectation funèbre à la Werther. Au début de l'après-midi, au moment de partir en voiture à une réunion de famille dans une villa dominant la mer, entre Deux-Moulins et Pointe-Pescade, la lecture de "Demière Heure", le journal du soir algérois, nous apprend la série d'attentats qui viennent d'être commis à travers tout le pays.

Quelques jours après, je me retrouve dans l'amphithéâtre Peltier de la Faculté de Droit, pour le début de l'année universitaire. Comme tous mes condisciples, je ne maîtrise alors pas du tout l'événement, et ne discerne pas la conjonction entre une vie universitaire et un temps de guerre.

Et pourtant, avec le recul quelle adéquation de l'une à l'autre ! Souvenir, entre autres, de l'écrit de licence, le 11 juin 1957, la rage au cœur, tandis que, dehors, on enterre les victimes des bombes du casino de la Corniche; souvenir de l'examen de doctorat de droit romain en mai 58... Après, peut-on même parler de parallélisme, alors que l'Histoire, dont nous sommes les acteurs, ou plutôt hélas, les marionnettes, a complètement envahi notre quotidien ?

Dès la deuxième année de licence, en 1955-56, la guerre nous avait rattrapés, autour et même à l'intérieur de la fac: terrorisme urbain, premières et enivrantes manifestations de rue –le départ de Jacques Soustelle et "notre 6 février" en seront les sommets– échauffourées à cause de quelques "brebis galeuses" parmi les professeurs: nom oublié de Peyréga, alors doyen de la Fac de Droit, nom honni de Mandouze, en Lettres, qui rimait si bien avec "fellouze" donnent la fièvre à l'Université d'Alger. Puis, ce seront les alertes à la bombe, les attentats nous touchant directement, à l'Otomatic et à la Cafétéria, puis, puis... Mais vais-je, ici, refaire notre Histoire ?

En 1954, nous abordons la licence dans le grand amphithéâtre Peltier, auquel on accède par une pente assez raide, plantée de ficus, comme presque toutes les rues d'Alger. Il se trouve dans un bâtiment qui précède de quelques dizaines de mètres la façade principale de l'Université, dont l'élégance néo-classique fut un des sites majeurs du paysage urbain d'Alger. On peut le rejoindre également par le double escalier qui part de la grille centrale pour s'élever à travers de petits jardins en étages; couverts de fleurs et de plantes tropicales. Quel ancien étudiant d'Alger n'a pas gardé le souvenir ébloui de l'escouade de charmantes condisciples qui peuplaient cet endroit entre les cours, bronzées dès le mois d'avril, en robes chatoyantes ou "à la Bardot" ! Ah, que nous étions loin de l'univers gris-béton, gris bleu-jean's, gris blanc-tennis ou autres santiags douteuses de la plupart de nos universités françaises d'aujourd'hui !

Aurais-je du mal à aborder les portraits de professeurs qui justifient cette chronique? Ne suis-je pas plutôt enclin à me laisser submerger par le flot de souvenirs heureux enfouis depuis trop longtemps au fond de ma mémoire ?

Jardins de notre Fac ! Oasis de lumières et de couleurs ! Volière du tintamarre joyeux de nos exubérances et de la vie qui montait "d'en-bas", de la rue Michelet, au rythme de la trompe cristalline qui servait de klaxon aux trams des T.A.

Brouhaha de voix, qui pour nous n'avaient pas d'accent puisque c'était le nôtre, joyeux croisement d'interpellations, suprême mélange de décontraction et de savoir, tels ces cours, révisés à la terrasse de l'Otomatic, un verre de "crush" ou de "pampam" à la main...

Mais, c'est maintenant au tour de nos professeurs d'entrer en scène ! Pas drôle, Jules Roussier professeur de droit romain, au service d'une matière austère et pourtant indispensable. Son jeune collègue, Maxime Lemosse, professeur d'histoire du Droit, s'en moquait ouvertement. Un jour, en cours, nous parlant d'un auteur connu en la matière, Levy-Bruhl, il en avait dit ceci: ."Il serait le plus mauvais romaniste de France s'il n'y avait mon collègue". Stupeur puis clameurs parmi nous !

Lamosse, personnage légendaire aujourd'hui quasi mythique pour les anciens de la Fac de Droit d'Alger. Il avait une façon d'avancer comme les crabes, en diagonale, le corps en déséquilibre, une main sur la bouche, par séries de petits pas extraordinairement rapides, entrecoupés d'arrêts soudains, tel un félin flairant un danger ou... guettant sa proie. Aussi imprévisible qu'un chat, un éclat diabolique dans un regard au demeurant pétillant d'intelligence, un sourire narquois à en être terrifiant (surtout lors des interrogations orales !) bref, un personnage hors série, halluciné, déroutant, génial. Parmi les copains j'étais devenu son imitateur attitré, et chaque geste mimé sans exagération déchaînait un fou-rire général. Il est vrai que nous étions restés très gamins, n'est-ce-pas Georgie, J-C, Spit ?...

Comment ne pas évoquer aussitôt la figure immense de Jacques Lambert ("Jacques-Numa" prénom prédestiné pour un romaniste !). Professeur de Pandectes (Droit romain codifié au Vle siècle de notre ère par l'empereur Justinien) spécialiste de l'Histoire des Idées politiques, qui a exercé une véritable fascination sur les étudiants qui ont pu I'approcher, mêlée de crainte respectueuse, la jubilation intellectuelle étant souvent paralysée par la crainte de se tromper. On devine que Jacques Lambert a été un enseignant aussi prodigieusement passionnant qu'un examinateur justement redouté.

Si j'avais respecté la préséance j'aurais dû commencer par le doyen Breton, qui, à l'époque, nous enseignait la redoutable et rebutante matière de la procédure civile, d'autant plus sèche que nous n'avions alors que des cours théoriques. Le doyen Breton, physiquement, paraissait être l'incarnation du code de procédure, respirant l'autorité rugueuse. Mais cette apparence austère nous trompait. C'est en lisant la préface de la thèse de mon ami Pierre Spiteri, quelques années plus tard, que je compris. En une phrase, tirée du ."Rigoletto" de Verdi (ô surprise, notre "doyen-huissier de justice" aimait ainsi l'opéra italien, au point d'en faire une citation dans une préface de thèse !), son image s'est modifiée en moi, et j'ai découvert la sensibilité profonde de celui qui reste notre doyen, et le proclame avec autant de délicatesse de pensée que de courage intellectuel, en signant tous les nombreux et savants articles qu'il a écrits depuis, prolongeant ainsi la vie et notre fac. Merci, monsieur le doyen !

Cette permanence d'Alger, de la faculté de Droit, on la retrouve également chez celui qui, sans conteste, est notre plus célèbre représentant en France: Fernand Derrida, professeur de Droit commercial, éminentissime spécialiste du droit de la faillite, dont on peut affirmer sans crainte que figure de proue de la Doctrine, formateur de professeurs réputés, influent auprès de maints magistrats, il a été un véritable chef d'école dans son vaste et épineux domaine, en prise directe avec l'Économie nationale.

De lui à Alger, je garde plus particulièrement deux souvenirs, sans lien entre eux mais qui permettent de dessiner les contours de son personnage. Au cours de l'année 55-56, Fernand Derrida s'était écrié, pendant une des premières séances de travaux pratiques, que nous suivions dans un silence trop docile: "Allons, messieurs, apprenez qu'en droit, tout se discute ! ".

L'autre souvenir est plutôt une vision fugitive d'une certaine qualité de vie à l'Université d'Alger: je revois Fernand Derrida, débarquant d'une voiture, un jour vers 14 heures, devant l'amphi Morand, sur l'esplanade. Il était en short blanc, une raquette de tennis à la main, en compagnie de sa consœur Yvette Lobin, professeur de droit civil, en jupe plissée aussi immaculée que sportive, tous deux bronzés et hilares. C'était aussi cela, la faculté de droit d'Alger.

Yvette Lobin, aixoise au teint de brugnon et aux cheveux coupés court, avait failli me faire renoncer au droit tant elle m'impressionnait avec son élocution très sèche. J'étais alors fort peu porté sur le droit privé !

Elle avait une manière bien à elle de prononcer l'expression "concubinage notoire" en insistant sur l'adjectif, dont elle martelait les syllabes en avançant une bouche dont les lèvres étaient aussi rouges que la toge d'un magistrat !

Du rouge, passons au noir, qui était la couleur ordinaire des costumes d'un autre personnage "incontournable" de l'Université d'Alger, le professeur Jacques Mabileau, qui enseignait le droit administratif, et dirigeait en même temps l'lnstitut d'Études Politiques, qui avait son siège au 37 de la rue d'lsly, à l'angle de la place Bugeaud.

"Le Mab" comme nous l'appelions familièrement, se présentait physiquement et dans le comportement aux antipodes d'un Derrida !

Le teint rosé, une calvitie naissante clairsemant une chevelure coiffée par le milieu comme au temps des années folles, mais en costume croisé strict, noir ou, plus rarement bleu marine, sur fond de chemise blanche à col amidonné et cravate noire. On aurait dit un clergyman, mais un éclat furtif dans son regard trahissait un petit côté plein de malice ! De l'avis de tous parmi nous, Jacques Mabileau avait des dons d'acteur, inégalés à la Fac par ses confrères. Ainsi, il avait eu une fois une façon de se passer la main sur le front en prenant un air accablé, après qu'un appariteur lui eut, en plein cours, porté un mot, comme s'il venait de lire un funeste message ! On avait su après que cela n'avait servi qu'à préparer une absence pour une autre activité, et nous avions bien ri.

C'était un adorateur du service public, et le zélateur des commissaires du gouvernement près le Conseil d'Etat, qu'avec une grande solennité, et presqu'un tremblement dans la voix, il nommait sous la métaphore de "La Haute Juridiction Administrative".

Une fois, emporté par une tirade vibrante en vue de la défense de la notion de service public, il avait proclamé d'une voix pathétique: "Ie statu quo sera maintenu I" en prononçant "statu" à la latine: "statou", mais, emporté par son élan et son effet d'éloquence, il avait également articulé "sara maintenou ! ". Il y eut dans l'amphi (c'était à Morand) un silence de stupeur qui, après quelques secondes, explosa en un fou-rire général. Et c'est alors, qu'au lieu de se fâcher, Jacques Mabileau eut peine à réprimer un sourire malicieux qu'il stoppa en se mordant les lèvres. Il n'était pas le dernier, tant s'en faut, à s'amuser de ce dérapage linguistique. Nous étions, à peu de frais, en plein théâtre.

La liste pourrait être longue de ces simples esquisses de personnages, bien incomplètes, mais il faut garder un peu de place pour publier, en annexe, un état du personnel enseignant au 1er avril 1959, établi lors de la célébration du cinquantenaire de l'Université d'Alger.

Et que le lecteur me permette de terminer sur une pirouette en évoquant la mémoire... d'un appariteur le très populaire Mascaro, à la face joviale et rubiconde. Il était dans les meilleurs termes avec cette formidable figure de la Fac qu'était le doyen Paul Chauveau, qui fut un des plus grands spécialistes de droit maritime de France, mais aussi réputé pour ses horaires fantaisistes, son humeur de... "Pacha" de navire, il fallait avoir suivi le cours de droit maritime du doyen Chauveau au chapitre sur le capitaine du navire pour comprendre que nous avions devant nous, au-delà du brillant juriste, un grand Monsieur. Il n'était plus en chaire, il était sur la passerelle et tenait la barre.

Je lui dois d'avoir, bénéficiaire d'un hommage que les Editions de la Semaine Juridique voulaient lui rendre; été "Le" représentant des étudiants en Droit de France, invité à participer à une croisière en Méditerranée orientale et en mer Noire sur le paquebot "Mermoz ".

Ce fut au cours de l'été 1960. Une apothéose avant l'Adieu.

Pierre DIMECH

  in l'Algérianiste n°57 de mars 1992

Vous souhaitez participer ?

La plupart de nos articles sont issus de notre Revue trimestrielle l'Algérianiste, cependant le Centre de Documentation des Français d'Algérie et le réseau des associations du Cercle algérianiste enrichit en permanence ce fonds grâce à vos Dons & Legs, réactions et participations.