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En relisant le programme

Écrit par PIERRE DIMECH. Associe a la categorie Théâtre et Cinéma

Les déménagements ont ceci de bon que, tels des séismes, ils font remonter à la surface des meubles des dossiers enfouis, des manuscrits épars, des documents oubliés ou trop dorlotés et gardés jalousement au fond de quelque tiroir protecteur, fermé à double tour.

Il en est ainsi d'une liasse, point trop épaisse, hélas, qui m'a suivi, apparemment sans trop de dommages, pendant près de quarante ans, constituée par une douzaine de programmes de l'Opéra d'Alger allant de la saison lyrique 1949-1950 à la saison 1960-1961. Il me manque l'ultime année, mais alors je fréquentais moins le deuxième balcon du théâtre que les pistes du Zaccar ou de l'Atlas blidéen. Pourtant, surtout entre novembre 1961 et janvier 1962, me trouvant à Blida même, j'avais réussi à me faufiler jusqu'à Alger pour assister aux cinq dernières représentations d'opéra que je devais vivre dans cet inoubliable temple lyrique dressé au dessus du square Bresson (Lucie de Lammermoor ; Le Trouvère ; La Favorite ; Guillaume Tell, et enfin Paillasse, suivi d'un récital mémorable de Tony Poncet, idole des Algérois, que nous applaudissions dans ses airs héroïques en battant des mains sur le rythme " AI-gé-rie fran-çaise ")

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En feuilletant ces programmes, tout un monde enfoui, un monde d'ombres reprend vie, en un concert assourdissant de voix " off ", où tout le monde joue sa partition, chanteurs, musiciens, et public - surtout le public bruyant, frondeur, enthousiaste, enfantin, injuste, généreux. En un mot, vivant. Et les images s'entrechoquent : c'est le jeune ténor belge Marcel Huylbrock, parfait inconnu, qui remplace au dernier moment, dans Werther, Charles Richard, malade, déclenchant des murmures hostiles avant le lever du rideau, vite oubliés dans la vague d'applaudissements frénétiques qui suivra le premier grand air " 0 Nature, pleine de grâce, reine du temps et de l'espace ... ", succès qui se transformera en délire au fil du drame et qui fera du chanteur-doublure un habitué de la scène algéroise. Mais, c'est ce même Huylbrock, quelques années plus tard, qui, après avoir été ovationné dans le grand air de Rodolphe, au premier acte de la Bohème de Puccini, sera hué pour avoir fait un couac (à vrai dire, terrible, sans possibilité de rattrapage !) à la fin du même air que le ténor avait eu l'imprudence de bisser pour faire plaisir aux spectateurs qui le lui réclamaient sur l'air des lampions.

Dans le genre des " drames de la voix ", ce fut un jour la cantatrice d'opérette Gyse Mey, partenaire habituelle de Rudy Hirigoyen dans les opérettes de Francis Lopez, qui, au début d'Andalousie, attaqua son air et s'arrêta au bout de quelques notes coincées, s'avança au bord de la rampe, face au public, et lança d'une voix tragique : " Je ne peux plus chanter ", puis retourna à sa place et déclama son texte jusqu'à la fin de l'acte, devant une foule muette car médusée, à la fois par l'insolite de la situation et par le cran de la comédienne, qui avait ainsi crânement prévenu toute tentative de sifflets et autres cris d'oiseaux venus de l'amphithéâtre (qu'on appelait d'ailleurs le poulailler ... ).

Et que d'incidents comiques, au moment où il ne fallait vraiment pas ! Dans une Carmen des années cinquante, le ténor Le Mohan, Don José pleurnichard et misérabiliste, au début du dernier acte, vient implorer Carmen en ces termes : " Je ne menace pas, je supplie... " A ce moment-là, dans un bruit de vrille qui devait monter jusqu'au dernier balcon, sa navaja apparemment véritable et ouverte à l'avance, glisse de sa poche trouée et se plante dans le sol en bois, entre lui et sa partenaire qui en perd ses effets au moment de lui répondre avec mépris... Et cette fin de la Tosca où Mario se trouve face au peloton d'exécution qui le vise, le vise, le vise, attendant en vain un coup qui ne part pas (Un pétard allumé bien entendu en coulisse).

La liste pourrait être longue de ces souvenirs amusants qui donnaient toute sa dimension commedia dell'arte à la grande scène algéroise et au picaresque des situations, mais qui pourraient donner une idée fausse au lecteur qui se contenterait de cette verve dont on trouve d'ailleurs l'amorce, ô combien plus puissante dans les Salaouètches de Paul Achard relatant une époque, celle de la fin du siècle dernier, où le public de l'Opéra d'Alger paraissait être plus proche des spectateurs de bastringue dans une ville du Far West que des publics de concerts symphoniques...

L'Opéra d'Alger a réservé à des générations d'Algérois des moments inoubliables, propres à exalter les sentiments, ces sentiments mêmes qui étaient d'ailleurs caractéristiques de la population française d'Algérie : goût de l'héroïsme, de la bravoure, du panache, de la générosité dans la force, dans la passion. C'était certes tant pis pour la nuance, ou pour l'excès de nuance, et l'on ne se cachait pas pour exprimer, en lazzi vibrants, ce qu'on pensait des voix de fausset, des virilités douteuses ou des féminités trop défaillantes... Il fallait mettre du coeur à l'ouvrage, de la vaillance, et lorsqu'on y réussissait, le résultat ne se faisait pas attendre, et le public se livrait sans limite à l'expression de son enthousiasme et de sa reconnaissance : je n'ai, vu mon âge, entendu que deux fois José Luccioni, sur la fin de sa carrière, dans Sigurd et surtout dans son rôle fétiche de Samson, mais j'imagine le souffle de feu qui devait auparavant passer sur la salle, en contrepoint de cette voix que j'estime avoir été la plus glorieuse des ténors français de ce siècle. J'ai connu Franz de Guise, le ténor à la voix d'acier, et reste encore médusé de l'avoir entendu trisser - je dis bien : trisser - des airs aussi redoutables que l' Asile héréditaire , de Guillaume Tell, ou le ," Rachel, quand du Seigneur " de La Juive, sans compter le lamento de la Tosca... Et que dire du baryton italien, venant chaque année en gala avec la troupe Del Signore, depuis le début des années cinquante, Otello Bersellini, déchaînant des vociférations d'enthousiasme dans tous les grands Verdi mais surtout dans le rôle titre de Rigoletto. Il descendait dans un hôtel proche du théâtre, dans le quartier de la rue de la Liberté, et venait poster son courrier au bureau de poste de la rue de Strasbourg, à quelques mètres de l'Assemblée algérienne et du boulevard Carnot : à chaque fois, il était reconnu et abordé, félicité, congratulé... Côté cantatrices, Mado Robin donnait le frisson, puis à sa suite, la jeune Mady Mesplé, adulée du public. Et que dire des enfants de notre ville, Hélène Piroird, charmante voix légère. Et enfin Irène Jaumillot, Irène, ma voisine de palier rue Rovigo, mon amie d'enfance au début de sa carrière de soprano lyrique, chantant pour la première fois dans la Bohème ?

Mais, ne suis-je pas parti vers un trop-plein de souvenirs hermétiques, lisibles seulement par une poignée de fidèles algérois, que le temps fauche ou dont il obscurcit la mémoire ?

Je reprends alors mes programmes et en tourne les pages en m'arrachant difficilement aux listes de noms d'artistes, aux résumés des pièces qu'ils illustrent, aux photos de ces chanteurs dont la plupart aujourd'hui ont, à la suite d'Orphée, rejoint Eurydice au Royaume des Ombres...

Où êtes-vous, Raoul Jobin, Gianni Raimondi, Lyne Cumia, Jeanne Rinella, Monique Florence, René Bianco, Simone Couderc, Fernand de Bouver, Pierre Savignol, Suzanne Sarroca, Geneviève Moizan, Gustave Botiaux, Jacques Sullivan, dont les photos défilent sous mes yeux, au hasard des pages ?

Des illustrations qui ne doivent rien à Verdi, Puccini ou Gounod, attirent alors mon attention. En pleine page, superbe et profilée, se dresse l'étrave d'un navire qui ne peut être que le Ville d'Alger ou le Ville d'Oran : Que font-ils là, sinon inviter le spectateur au voyage en s'embarquant sur les paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique, à partir de 2250 francs, est-il précisé, en 1950 ? Quelques années plus tard, en 1953-54, on voit une superbe photo aérienne du Ville d'Oran en pleine vitesse, mais aussi celle d'un avion de type " Constellation ", illustrant la création d'une filiale aérienne de la Transat : Air-Algérie. Mais, la compagnie rivale, la Mixte, n'est pas absente et, sous la représentation d'une belle cheminée en train de lâcher un jet de vapeur, nous invite à traverser la Méditerranée en 18 heures par le paquebot de luxe Kairouan...

Des gratte-ciel imaginaires se dressent sur fond d'Amirauté : c'est l'Immobilière de l'Afrique du Nord, 11 rue d'Isly à Alger, qui nous engage à acheter, vendre, louer, emprunter...

Imitée, quelques années plus tard sur les programmes de l'opéra - par Zannettacci, qui fait sa réclame sur fond d'immeuble du Bon Marché, vu de la place Bugeaud, on y devine le Milk Bar, à travers les ficus de la rue d'Isly et les palmiers de la place...

Autres illustrations : une photo évocatrice du confort oriental du restaurant El-Baçour, qualifié de " touristique " - et il l'était - rue Henri-Martin et d'adorables bébés, qui vantent le Studio des Petits, au bas du Parc de Galland, tandis que le bijoutier Au poisson d'or, 51 avenue de la Bouzaréa, montre sa façade...

Les dessins humoristiques ont aussi leur place, ainsi en 1956-57, on ne voit rien de mal à cette scène entre un " cuisiniers " noir et un explorateur en train de mijoter dans une marmite à sa mesure, et le second disant au premier : " Et n'oubliez pas qu'après un bon repas, une tasse de café du dey s'impose " alors que, quelques pages plus loin, un consommateur déclare à son cafetier qui le contemple sous une rangée de bouteilles d'apéritifs alcoolisés : " Donnez-moi, un Ben Haroun, c'est de l'énergie en bouteille ".

Mais au hasard des pages, c'est tout un monde qui défile, et qui renaît, le temps d'une image, le temps d'un sourire, le temps d'une larme. Entre les portraits des Méphisto, des Faust, des Tosca, des danseuses en tutu, telle l'Algéroise Annie Santacreux, entre les photos des artistes " de l'Opéra de Paris ", et celles de Paul Trinchant et de Guy Coll, comiques babelouédiens, le tout suivant le visage typiquement maltais du directeur Pierre Portelli, pâtissier mélomane ayant tenu boutique rue Bab-Azoun, on réapprend qu'au Tantonville il y a " Bar moderne - prix normaux ", et que c'est le rendez-vous des artistes, mais qu'au Novelty on trouvera " tous nos plats préférés dans le cadre aimé de nous ", avant ou après les spectacles, et qu'aux bars de l'opéra, ceux qui ont soif pourront boire Crush, à l'orange naturelle, et Slim, le citron qui prime. Mais, par ailleurs, on nous rappelle que " boire un soda Verigoud, c'est agréable et sain , et que, si l'on désire déguster un bon couscous, c'est au Bagdad, rue Jules-Ferry qu'il faut se rendre.

Après cela, si l'on est fatigué, après une bonne remise en forme au Sauna-Club finlandais, de Gaston Etienne, rue Lacépède, nous faire dormir mieux est l'affaire de la Grande Literie, au Champ de Manœuvre, que pour nos enfants, joie et confort se trouvent chez Baby-sport, avenue des Consulats. Si l'on veut passer à la postérité, il faut savoir que le studio des vedettes, c'est le Studio Vedette, rue Colonna-d'Ornano. Auparavant, on se sera fait habiller chez le premier tailleur d'Alger, René Baranès, rue Bab-Azoun, sans oublier que Raphaël, rue Rovigo, est à la fois " le Tailleur des Artistes et l'artiste des tailleurs ", ou encore Nébunu, rue Charles Péguy, qui a " un choix unique de beaux vêtements ". Mais, si l'on préfère le prêt-à-porter, Fashionable, rue d'Isly, est le Palais de l'élégance.

C'est en partant, chaussé par Amaoua, rue Bab Azoun, " qui chausse l'élite de la clientèle algérienne " après avoir acheté des fleurs naturelles à l'Orchidée, rue Richelieu, ou bien chez Mockly, rue Maréchal-Bosquet, qu'on s'en va en voyage, avec des bagages de chez Fornès, rue de Tanger. Si vous partez pour le froid, votre compagne aura tout trouvé à l'Ours Blanc, rue d'Isly, à part ce qu'elle aura acheté chez Bakouche " La Maison toujours en vogue ", encore rue d'Isly; quant à ses jambes, elles seront mises en valeur après un passage à La Coccinelle, dépositaire du bas nylon " Saco", et vos lunettes viendront de chez Daunois, toujours rue d'Isly, bien positionnées sous votre chapeau de chez Romoli, rue Michelet.

Moderne voyageur, vous vous équiperez pour le cinéma et la photographie chez Labo-photo, rue Colonna-d'Ornano, tout en sachant que " les plus belles photos d'Alger " se trouvent au studio Pierre Dam, rue Michelet. Emportant vos cours de chez Pigier, rue Warnier, vous irez faire du bateau, sur un canot à moteur de Mercurio "seule maison spécialisée en Algérie ".

Mais voilà que la fin de l'entracte sonne... Il vous faut vite terminer de déguster votre chocolat glacé " Des Cœurs ". Il va vous falloir vous hâter le long de la fresque monumentale peinte par Emile Aubry et regagner votre place : c'est maintenant l'acte de la Nuit de Walpurgis, et vous aurez les yeux de Faust pour la belle Première Danseuse Marcelle Alvarez, de Bab-el-Oued, qui va vous envoûter dans sa danse bacchique, comme elle sut le faire dans une chorégraphie torride du Boléro de Ravel, sur cette même scène de l'Opéra d'Alger.

La nuit va se faire dans la salle. Il est temps de refermer ces programmes. Les " réclames " vont se fondre dans l'obscurité. A nouveau, la magie du spectacle va vous enrouler comme une vague immense. Dans la pénombre, en travers de la distribution d'une Vie de Bohème de la saison 1958-1959, époque de toutes les illusions, quelques lignes d'une écriture enfantine : " Pour toi, mon cher camarade d'enfance, Pierre, avec toute mon affection. Souvenir de ma première représentation ", Irène Jaumillot. La future Mimi faisait son entrée sur scène dans le brillant second rôle de Musette. Mais Irène dort aujourd'hui, quelque part du côté de La Baule. Le Théâtre d'Alger s'est éteint, la foule s'est dispersée en silence. Le square Bresson grouille de zombis, et la saccade des armes automatiques a remplacé les houles orchestrales.

Il ne reste plus rien. Rien que des souvenirs. Il n'en restera peut-être plus, sous peu, de souvenirs. Mais il reste les programmes. Dérisoires, indispensables. Porteurs de vie. Témoins couchés sur le papier glacé. Mieux que des témoins, des compagnons. Insensibles au temps, ils nous donnent le temps de nous retrouver. Témoins, compagnons, repères. " Jeune homme, cale-toi bien dans ton fauteuil cramoisi, le coeur battant ". En bas, les deux lampes rouges vont s'allumer. Déjà, le maestro lève sa baguette : le dernier acte peut commencer.

 

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