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Le théatre amateur à Alger de 1946 à 1954

Écrit par JEAN-MARIE COMBE. Associe a la categorie Théâtre et Cinéma

l'Algérianiste n° 76 de décembr

Le théâtre amateur à Alger de 1946 à 1954

Theat 2Monsieur-PourceaugnacC'est grâce à André Pech, aujourd'hui malheureusement disparu, que nous avons pu connaître l'ouvrage de Jean-Marie Combe, " Le théâtre amateur en Alger de 1946 à 1954 ", Après avoir rappelé le goût des Algérois pour les spectacles présentés à l'Opéra, au Colisée, au Casino de la rue d'Isly, à l'Alhambra, à l'A.G.E.A. (1), au théâtre des Trois Baudets ou encore au Kursaal, l'auteur fait revivre ces compagnies qui se sont produites à Alger pendant cette période : " Le théâtre des Copains ", la troupe du C.R.A.D. (2), animée par Geneviève Baïlac, qui devait triompher plus tard avec " La Famille Hernandez ", celle de Radio-Alger où Albert Camus avait joué avant guerre, l'équipe du " Centre Culturel Interfacs " créée par Georges Sallet et enfin le " Théâtre de la Rue ".

L'élan vers le théâtre se matérialisa en Algérie dans les années d'après-guerre par le fleurissement de nombreuses jeunes compagnies d'amateurs.

En 1949, un très jeune, très dynamique et très compétent professeur de français (passionné de théâtre), Georges Sallet,créa ainsi le "Centre Culturel Interface ".

Georges Sallet était à l'époque le plus jeune agrégé de lettres de France. Né en région parisienne, ancien élève du Lycée Louis Le Grand et de l'École Normale de la rue d'Ulm. Il avait fait partie à Paris des cercles artistiques et littéraires des années 42 - 48. Il avait fréquenté les grands cénacles de l'époque Jean-Paul Sartre, Boris Vian, Malraux, Henri de Montherlant... Jean Cocteau.

Nommé à Alger par l'Education nationale comme professeur de français au Lycée Gautier puis, chargé de cours à la fac de lettres, Georges Sallet faisait rapidement connaissance du milieu intellectuel algérien et rencontrait Christian Courtois, professeur agrégé d'histoire, de géographie et de lettres, latiniste distingué, grand chercheur, professeur d'histoire au Lycée Bugeaud et également chargé de cours en facultés.

Christian Courtois connaissait bien Albert Camus et partageait avec lui son amour du théâtre. II fréquentait le lieu de prédilection et de rencontre de toute la folle et insouciante jeunesse d'Alger de l'après-guerre à " l'Otomatic " notre " havre " de la rue Michelet en " bas " des facs...

Christian Courtois devait présenter Sallet à ses amis étudiants et, en 1949 avec quelques élèves du Lycée Gautier. Georges Sallet donnait au public algérois quelques extraits de " La Guerre de Troie n'aura pas lieu " de Giraudoux, et " Knock " de Jules Romains.

Cette tentative d'essais théâtraux incitait Georges Sallet à poursuivre son oeuvre créatrice. En 1950, toujours grâce à Christian Courtois, Georges Sallet faisait des rencontres à " l'Otomatic " notre " siège social ", et recrutait des étudiants de la Faculté d'Alger et des élèves du Conservatoire et des Beaux-Arts, notamment : Hélène Rambert, Colette Pélard, Anne-Marie Pérégo, André Pech, Jean-Louis De Roux, moi-même...

En 1950 donc Georges Sallet dans le cadre toujours de son association le " Centre Culturel Interfacs ", le C.C.I.F, association sans but lucratif, loi de 1901, subventionnée par le ministère de l'Education nationale, et encouragée à l'époque par M. Aguesse devait, non sans grandes premières difficultés, monter la délicieuse pièce rose de Jean Anouilh " Le Bal des voleurs ".

Theat 3batiment-alger

" Monsieur de Pourceaugnac " par le C.C.I.F. (de gauche à droite) :
Roger Rives, Colette Pelard et jean Marie Combe).

Georges Sallet faisait appel pour la musique à Paul Aïache et à Pierre Christophe.

Pour les décors du " Bal des voleurs " Georges Sallet devait s'adresser pour la première fois à André Acquart.

Parallèlement, le C.R.A.D. D'Alger (Centre Régional d'Art Dramatique), subventionné par l'Education nationale, commençait à se faire connaître, grâce à la dynamique animation de Geneviève Baïlac.

Le C.R.A.D. d'Alger devait du reste dans les années 61-62 devenir célèbre grâce au succès de " La Famille Hernandez ".

Une autre jeune compagnie d'Affreville dès 1949 remportait quelques succès... la troupe dite " Les Farfadets" 

Albert Camus passionné de théâtre devait déjà, comme élève au lycée Bugeaud, en classe de Khâgne, monter les grands classiques grecs et les tragédies de Corneille ou de Racine dans les cadres somptueux qu'offraient Cherchell (Césarée), Tipaza ou Timgad.

Albert Camus côtoyait les vedettes de la troupe théâtrale de Radio-Alger et jouait notamment avec cette troupe le " Gringoire ". de Théodore de Banville.

A la même époque, stimulée par Lucienne Lemarchand qui devait " lancer " Yves Vincent, notre compatriote d'Alger, la troupe de la Radio comportait d'excellents comédiens comme Géo Vallery (professeur au Conservatoire à Alger), Clément Bairam, Renée Audibert, Mallet, Jacques Bedos (l'oncle de Guy Bedos, mais pas de la même tribu), André Fouché, Jack Redson, Paule Granier, etc ...

...Dans le même temps, une autre jeune compagnie de théâtre d'Alger à la fois amie et concurrente, le " Théâtre de la Rue ", souhaitait monter la comédie-farce de Plaute, le " Miles Gloriosus ". Je connaissais bien Paul Granjean, alias Genes, le directeur, metteur en scène de cette troupe déjà renommée. Granjean était également professeur de français et de latin et il avait fait une excellente traduction de la comédie de Plaute aidé quelque peu par Jean-Pierre Ronfard également professeur qui allait devenir l'époux, sauf erreur de ma part, de Moussia Cardinal...

Dans la troupe du " Théâtre de la Rue " beaucoup de comédiens étaient des amis : Anne-Marie Pérégo, Lucette Sahuquet, Anne Berger, Philippe Dauchez.

Ils connaissaient mon penchant pour la " farce ", mon amour pour Molière et pour les rôles de composition. Tous ces amis m'incitèrent, sans faire d'infidélité à Sallet et avec sa permission à rejoindre le Théâtre de la Rue.

Paul Granjean me proposa de tenir le rôle principal du " Soldat Fanfaron ". Ce rôle me permit de " m'éclater", comme l'on dit aujourd'hui.

Molière s'est très largement inspiré du " Miles Gloriosus " de Plaute pour écrire les " Fourberies " (personnage de Scapin, scène du sac, etc ...).

On y retrouve les traits du valet de comédie classique, l'esclave malin, rusé, coquin qui doit se dépenser sans compter tout au long de la pièce. C'est Paul Granjean, alias Genes, qui avait pris ce rôle, retrouvant les accents et les jeux de son précédent Figaro.

Nous devions jouer le " Soldat Fanfaron " au début de mai 1953 à Alger, salle Pierre-Bordes et au Colisée, devant des salles combles et enthousiastes. Nous étions sollicités pour jouer la pièce à Bougie, à Djidjelli, à Koléa et dans de nombreux petits villages d'Algérie (en tout 86 représentations).

Nous étions sélectionnés en demi-finale pour partir en France, disputer nos chances le lundi 18 mai 1953 à Valence.

Arrivés avec décors, costumes par le " Kairouan " et par train de Marseille à Valence, quelques jours avant la représentation nous répétions le matin au théâtre municipal de Valence et le soir nous assistions aux représentations des autres troupes

- Les Francs Comédiens de Grenoble, Le Masque et la Robe de Tarascon, La Compagnie des Sept Couleurs de Valence, La Compagnie du Taureau Noir de Lyon, L'Equipe de Sète.

Cette dernière compagnie présentait juste avant nous, le dimanche 17 mai... devant une salle comble " Conte d'Hiver " de Shakespeare. Un spectacle parfait, une mise en scène excellente...

Le soir de cette représentation nous partions nous coucher à notre hôtel dans un complet désarroi... d'autant que j'étais affecté d'une belle extinction de voix... totalement aphone !!! J'ai passé la nuit à me gargariser et à boire du sirop d'Euphon...

Le 18 mai au soir, devant une autre salle comble, nous déchaînions l'enthousiasme du public, une émotion théâtrale, des rires comme je n'ai plus jamais entendus, une communion totale entre les acteurs et le public.

La réception à l'hôtel de ville de Valence le soir de la représentation fut des plus chaleureuses et les félicitations furent d'autant plus spontanées que nous étions une troupe venue d'Alger. Vers trois heures du matin, le président du jury venait nous annoncer à notre hôtel que nous avions le ler prix ex-aequo avec " l'Equipe de Sète " et que nous allions participer aux finales en juin à Paris.

Nous allions rentrer à Alger nous préparer, en jouant au maximum notre pièce à Ménerville, Boufarik, Alger à nouveau et le 14 juin 1953 nous étions à Paris.

Le 17 juin nous remportions au théâtre Charles-de-Rochefort un immense succès. Le président du jury, le grand critique Jean-Jacques Bernard, vint nous féliciter dans nos loges. Nos amis du Grenier de Toulouse, Daniel Sorano et Jacques Charby, tenaient également à nous dire tout le bien qu'ils pensaient de notre spectacle.

Nous avions enfin, avec le Théâtre de la rue d'Alger, remporté la coupe, " Léo-Lagrange ".

On nous invita à aller donner notre spectacle à Bourges et dans d'autres villes françaises. Beaucoup d'entre nous voulaient devenir comédiens : Anne-Marie Pérégo, Lucette Sahuquet, Anne Berger, Philippe Dauchez et sa compagne Marcelle Barreau.

J'étais moi-même sollicité pour effectuer un stage à Lourmarin en août 1953. Mais le théâtre que j'ai " approché " à Paris me permettait d'être parfaitement informé de la grande détresse qui y règne, beaucoup d'appelés pour une très, très faible " minorité d'élus ">... (passedroit, intrigue, trafic d'influence, etc ...)

J'avais mon travail en Algérie, j'avais ma famille, tout au moins ce qu'il en restait, et puis celle que j'avais choisie et avec laquelle je devais vivre ma vie. Le théâtre devait rester, non mon jardin secret, et je n'ai aucun regret d'avoir rédigé ce mémoire, mais un rêve de jeunesse qui ne s'est pas si mal terminé.

JEAN-MARIE COMBE

In 

e 1996

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