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Les Trois Baudets font du cinéma

Écrit par ALGERIANISTE N°63. Associe a la categorie Théâtre et Cinéma

 

 

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  Les Trois Baudets font du cinéma

 

    Dès que fut achevée la bienheureuse libération de la France, une vie normale reprit peu à peu son cours et les syndicats ressuscités se hâtèrent de tester la puissance de leurs droits en organisant des grèves qui eurent un vif succès.
    Tout rentrait dans l'ordre. L'ordre voulant que les chansonniers se moquassent de l'ordre, les Trois Baudets se demandèrent aussitôt sous quel angle ils allaient se moquer des grèves. Les sujets les plus sérieux devant être traités avec un maximum de folie, je proposai à mes associés, pour la prochaine revue, un sketch qui s'intitulerait: .. "Une grève pas ordinaire".

-Qu'est-ce qu'elle aurait d'extraordinaire ta grève ? bougonna Bernardet sceptique.

-Ce serait la grève des croque-morts.

    Je ne peux pas vous assurer que les compagnies de pompes funèbres aient réellement connu des conflits de ce genre. Mais je vous jure que vers 1945 le phénomène a éclaté à Alger sur la scène de la rue Mogador.

    Et que ça fit du bruit.

    Le rideau se levait sur un lugubre bureau de l'Agence funéraire Johnson-Leglas, laquelle devait, ce matin-là, assurer l'enterrement (1re classe) de la baronne de Cafarvolant.

    Or, à l'instant de partir pour la maison mortuaire, le personnel débrayait et exposait au directeur des revendications syndicales époustouflantes où il était question de grues monte-cercueil, de pause-café (noir), et même de tenues fantaisies.

    M. Johnson (Leglas) suffoquait d'indignation. Le Baron de Cafarvolant assaillait à coups de téléphone. Chaque fois le patron lâchait un peu de lest, mais les revendications renaissaient toujours de leurs cendres... Bref, c'était la baffagne... la purée... la Bérésina !

    (Comme amis lecteurs, vous n'êtes pas dans la salle, je peux vous dévoiler tout de suite la fin de l'histoire.)

    Soudain, la Baronne évadée du cercueil, faisait une entrée fracassante, venant remercier les grévistes de leur retard providentiel qui lui avait permis de ressusciter.

    En effet, ce que le docteur avait pris pour son décès n'était qu'une bénigne catalepsie. O miracle ! (J'espère que ce médecin a eu des ennuis avec son Conseil de l'ordre)

    Et là-dessus, Madame de Cafarvolant, fraîche comme une rose, entraînait le personnel funéraire dans un petit ballet final qui faisait bien plaisir à tout le monde.

    Ce sketch d'innocent humour noir, mené dans une folie tambour battant, remportait chaque jour un énorme succès de rire.

    Un beau soir, un metteur en scène de cinéma de passage à Alger vint nous féliciter à la fin du spectacle et nous demander si nous serions d'accord pour tirer de notre scène un film de court métrage.

    En qualité d'auteur je répondis n'y voir aucun inconvénient, ce qui n'était vraiment qu'une façon de parler. Je devinais que Georges et Pierre-Jean partageaient intérieurement mon enthousiasme bien dissimulé et je les entendis ajouter d'un ton blasé:

"En effet... Pourquoi pas ?... "

    Bien entendu, la proposition nous charmait et nous éblouissait. Aucun d'entre nous trois n'avait encore fait connaissance avec une caméra. La scène et la radio n'avaient déjà plus de secret pour nous (pensions-nous avec ingénuité, car en ces métiers-là on n'a jamais fini d'apprendre) mais "faire du cinéma", quelle nouvelle gloire, et quel bonheur !

    Deux jours après, le contrat était signé et Alger n'ayant pas de studios cinématographiques, le metteur en scène décida le Casino de la Corniche à nous louer pour quelque temps des locaux qui se prêteraient facilement au tournage.

    Pendant que s'organisait la technique, moi je me jetais sur mon sketch de dix minutes qu'il allait me falloir transformer en un film d'une demi-heure.

    Ce travail m'enchantait. Au lieu de faire tenir un sujet en un lieu unique et temps réduit, je disposais de décors variés et de tous les "extérieurs" désirables.

    Au lieu d'utiliser six ou sept personnages confinés dans un unique bureau, je pourrais montrer toute la famille de Cafarvolant, la maison mortuaire, le cimetière et même au besoin... le corbillard !

    Besoin ou pas besoin, je me persuadais vite qu'un corbillard allait être indispensable, car, vers 1945, on en était encore, à Alger, aux voitures traditionnelles ornées de pompons tremblotants, traînées par des chevaux en deuil et conduites par un cocher à bicorne.

    Toutes choses solennelles qui pouvaient fournir -comme tout ce qui comporte une rigoureuse dignité- mille effets comiques. Tout fut mis à ma disposition et le scénario fut conçu, bâti et écrit en moins d'une semaine.

    La ville d'Alger, apprenant que les Trois Baudets allaient tourner un film, fit tout son possible pour nous encourager et nous faciliter les choses. Car nous avions des scènes à filmer dans la rue, aux portes du cimetière, et en d'autres lieux où il fallait interrompre la circulation et canaliser les curieux.

    Toute la troupe des "Baudets" galvanisée par cette activité nouvelle, connut le sort des acteurs qui font à la fois du théâtre et du cinéma.

    Ainsi, nous jouions tous les soirs jusqu'à minuit et demi, en matinée samedi et dimanche et tous les matins à huit heures il fallait être au studio, habillés et maquillés prêts à tourner. C'est faisable (puisque ça se fait), mais nous découvrîmes que ce n'était pas une vie reposante.

    Nous dormions si peu, qu'un matin, pendant qu'on tournait une scène donc je n'étais pas, je cherchais un coin tranquille pour me reposer un peu. Une demi-heure plus tard, le metteur en scène qui avait besoin de moi pour tourner, finit par me découvrir dormant profondément dans un confortable cercueil capitonné de satin rose.

    Je ne sais quel imbécile m'avait photographié ainsi. J'ai détruit la photo. C'est très désagréable.

    Dans la séquence où le corbillard circulait en ville, suivi par un cortège morne et compassé, j'avais prévu que les chevaux tout à coup s'emballaient.

    Le metteur en scène avait tout prévu sauf les immuables habitudes de chevaux consacrés aux pompes funèbres. Le cocher, qui était Pierre-Jean Vaillard, eut beau secouer les rênes, faire claquer son fouet, les cheveux imperturbables, marchaient d'un pas de sénateur.

    Il fallut revenir au point de départ et recommencer la scène. Cette fois on avait muni Pierre-Jean d'un aiguillon de toucheur de bœufs. Au moment voulu, il devait sournoisement piquer le postérieur des paisibles percherons pour provoquer la brusque accélération désirée.

    Aucun résultat.

    -Plus fort ! hurlait le metteur en scène désespéré. Piquez fort, claquez du fouet !

    Rien à faire. A croire que les chevaux avaient un derrière insensible ou une peau d'acier trempé.

    Au temps ! Voilà le cortège ramené une seconde fois à son point de départ.

    -Cette fois-ci, cria le metteur en scène dans son porte-voix, au moment voulu, je ferai un signe: je lèverai le bras droit. Et à ce geste, tous les personnages du cortège, et aussi, si vous le voulez bien, messieurs et mesdames, qui assistez au tournage (merci d'avance), vous pousserez de grands cris. Cela n'a pas d'importance puisque cette scène est tournée en muet. Ne faites aucun geste mais poussez tous une clameur qui effraiera les chevaux.

    Puis, à Pierre-Jean -

    -Et, monsieur Vaillard, piquez bien fort en même temps.

    Attention !... On tourne !

    Le cortège solennel reprend sa triste procession. A l'endroit convenu, le metteur en scène donne le signal, provoquant des hurlements épouvantables qui révolutionnent toute la rue Bab Azoun.

    Les chevaux impassibles n'ont pas le moindre frémissement.

    -Monsieur le metteur en scène, dit un des gardiens de la paix qui surveillait le tournage, si vous me permettez... j'ai peut-être une idée.

    -Laquelle ?

    -Mes collègues et moi, on pourrait tirer quelques coups de revolver. En l'air, ajouta-t-il devant le haut-le-corps du cinéaste.

    -Et vous croyez que... ?

    -Oh ! Ça fait peur aux chevaux, affirma le gardien de la paix.

    -Ça oui ! firent les autres gardiens en s'approchant. Ça fait peur aux chevaux !

    -Séquence numéro 127. Troisième fois ! crie le régisseur en maniant son claquoir.

    Revenu à sa base, le cortège est reparti. Pierre-Jean, sur son siège, tient fébrilement les rênes. A l'endroit prévu, une salve d'artillerie éclate. Chaque policier a bien déchargé trois ou quatre coups.

    Ah ! cette fois, c'est réussi.

    Les chevaux ruent, se cabrent, puis détalent traînant et secouant le corbillard comme un panier à salade avec un Vaillard épouvanté, cramponné, perdant son chapeau, et semant le cortège, les figurants, la police... et le cameraman

    -Parfait ! hurla le metteur en scène. Excellent ! On le garde.

    Saoulés de cinéma, nous ne nous occupâmes plus que de récupérer le fringant équipage, et surtout Pierre-Jean qui, deux heures plus tard, lavé, peigné, brossé, entrait en scène aux Trois Baudets et faisait son tour de chant comme s'il avait passé l'après, midi à faire la sieste.

    C'est ça "le métier".

    Vous vous demandez peut-être si le film fut terminé ? Il le fut, et quand nous vîmes la projection nous le trouvâmes assez drôle. Mais sa carrière ne bouleversa pas le monde du cinéma international, je l'avoue.

    Ce qui nous réjouit le plus, dans cette aventure, c'est le détail suivant.

    Deux jours après leur prestation mouvementée, les chevaux du corbillard reprirent leurs fonctions ordinaires. Or, par une coïncidence diabolique, I'itinéraire de l'enterrement auquel ils participaient, passait par le lieu où la fusillade les avait tant impressionnés.

    Que pensez-vous qu'il arriva ?

    -lls s'emballèrent ! me direz-vous joyeusement.

    Je voudrais bien. Mais si je respecte la vraie vérité, elle est tout de même bien cocasse.

    Il paraît qu'à l'endroit fatidique, le vrai cocher du vrai corbillard, conduisant un véritable enterrement, eut une surprise inexplicable.

    Soudain, pointant les oreilles, les deux chevaux, d'un commun accord se mirent au trot, ce qui ne s'était jamais vu auparavant dans aucun enterrement qui se respecte.

CHRIST IAN VEBEL

 

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De gauche à droite (Ch. Vebel - G. Montiel - G. Bernardet et P.J. Vaillard)

 

Notre collaborateur et ami Christian Vebel (déjà titulaire de la Médaille de Vermeil de la Ville de Paris), vient de se voir attribuer, en hommage à sa carrière de chansonnier parisien le " Prix du Président de la République de Montmartre ".
    Le diplôme et la médaille lui ont été remis au cours d'un grand dîner au Pavillon Dauphine en présence de nombreuses personnalités du spectacle, de la télévision, du Sénat et de l'Académie française.

    Le récipiendaire n'a pas manqué de rappeler que sa carrière de " chansonnier montmartrois " s'est exercée pendant dix ans... en Algérie.

   in L'Algérianiste n°69 de mars 1995

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