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Francis Harburger et l'Algérie

Écrit par Caroline LARROCHECE. Associe a la categorie Peinture

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Au cours de sa longue carrière d’artiste,le peintre Harbuger consacra à trente cinq années en allers et retours entre son Algérie et la métropole. C’est ce riche parcours algérois et oranais que nous retraçons dans les lignes qui suivent.

C'est à la lumière de l'Algérie - il est né à Oran le 17 février 1905 - que Francis Harburger s'est d'abord trouvé confronté. De son père avocat, originaire d'une famille juive d'Alsace émigrée en 1870, il hérite le sens de la justice; de sa mère, née Célestine Aboulker, artiste peintre, il reçoit d'évidentes dispositions pour le dessin. Alors que son frère Adrien, son aîné de six ans, se destine à la médecine, le jeune Francis est poussé par sa mère - « non sans un peu de romantisme provincial ! » dira-t-il plus tard - à embrasser une carrière de peintre. Il entre ainsi, en 1919, à l'Ecole des beaux-arts d'Oran, que dirige le coloriste Augustin Ferrando (1880-1957). Avec de jeunes camarades, entre autres Maurice Acrey et Alexandre Benoliel, il s'enthousiasme pour l'œuvres de Paul Cézanne, ce dernier grand maître du XIXe siècle, dont l'exemple enseigne de transposer les données de la sensation en éléments d’oeuvres d'art - un enseignement que Francis Harburger suivra à sa façon, tout au long de sa carrière.

De l'École des beaux-arts de Paris à la Casa Vélasquez de Madrid

En 1921, venu rejoindre à Paris son frère, qui y poursuit ses études, il entre, âgé de seize ans à peine, à l'Ecole des Arts décoratifs. Les vacances sont pour lui l'occasion de retrouver son Algérie natale et la communauté des peintres d'Oran que fréquente sa mère. En 1923, il est reçu à l'Ecole des beaux-arts de Paris, et s'inscrit dans l'atelier de Lucien Simon (1861-1945). Abonné à la revue l'Esprit nouveau, le jeune Harbuger s'informe des idées d'avant-garde; et l'été, il part avec sa mère pour Florence, à la découverte des grandes œuvres de la Renaissance. En 1925, tout en continuant à suivre les cours des Beaux-Arts,Il s'installe dans un petit atelier à Boulogne-Billancourt; il fait la connaissance du peintre André Favory (1888-1937). Il se lie avec Alfred Gaspart, un peintre originaire d'Argentine. Leurs après-midi se passent à discuter des grands mouvements picturaux qui viennent de marquer les premières décennies du siècle - fauvisme et expressionnisme, cubisme et futurisme, surréalisme naissant..
Lannée 1926 voit sa première participation au Salon des Indépendants, puis son départ pour le service militaire qu'il accomplit à Alger. Là, le jeune appelé occupe son temps libre à peindre de lumineux petits paysages depuis la terrasse du fort anglais de Saint-Eugène, qui surplombe la ville; il fréquente également les artistes locaux, parmi lesquels Jean Launois, Louis Fernez, Emile Claro, Armand Assus ou encore Jean Alazard, professeur d'histoire de l'art à la faculté des Lettres d'Alger. Au terme de son service militaire, ses parents lui offrent un voyage d'études dans le Sud algérois, qu'il effectue avec son ami Gaspart et dont il ramènera de nombreux dessins. En 1928, Francis Harburger est nommé pensionnaire à la Casa Vélasquez, sorte de Villa Médicis espagnole, qui vient tout juste d'être fondée à Madrid.

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Francis Harbuger en tenue militaire, 
en mars 1940, lors de sa première  permission, 
avec son fils Michelet de sa
fille Marianne. ( Coll. Particulière)

De retour en France, Francis Harburger trouve un atelier au cœur du quartier Montparnasse. Il y côtoie les peintres Michel Kikoïne, Francis Gruber, André Hambourg, fréquente Le Dôme et La Rotonde, sympathise avec le sculpteur Paul Belmondo. Depuis le domicile de ses parents, il visite régulièrement les galeries de la rue du Faubourg Saint-Honoré, de la rue de La Boétie, du boulevard Haussmann. C'est ainsi qu'en 1930, il trouve à faire sa première exposition personnelle à la Galerie 23, rue de La Boétie, réunissant sous le titre « Espagne » quinze peintures réalisées lors de son séjour à la Casa Vélasquez et, sous le titre « Sujets divers », quinze autres tableaux et dessins. Cette première présentation au public est saluée par la venue du directeur de l'école des Beaux-Arts et un achat de l'État. (« Remparts d'Avallon »); mais aussi par la visite de Picasso, qui habite au n° 44 de la rue. On imagine aisément le jeune Harburger, ô combien intimidé par le maître livrant ses impressions, lui assurant qu'il voit là... un peintre plein d'avenir!
C'est aussi l'année où Harburger commence à exposer au Salon des Surindépendants, que dirige René Mendès-France. Il y présentera successivement «Embarquement pour Cythère » (1930), « L'Apprenti sorcier » (1931) et « La Sieste » (1932), « Juives d'Oran » (1938), avant de devenir secrétaire général du Salon en 1933 et d'y exposer annuellement.


Vers un réalisme 
« classique »

Passionné par les techniques anciennes, Harburger s'inscrit aux cours de l'École du Louvre, apprend la technique de la fresque. En 1933, il se marie et le couple s'installe dans le XVIIIe arrondissement. Le peintre enseigne l'histoire de l'art et le dessin, participe à plusieurs décorations murales - dont une qu'il réalise pour le compte de l'architecte Rosazza, à Alger. L'État lui achète en 1936 « Femme à la mantille » et « Joueurs de cartes ». En 1937, dans le cadre de l'Exposition internationale des arts et techniques qui se tient à Paris,
Harburger collabore à la décoration des pavillons dont est chargé l'architecte Robert Mallet-Stevens (1886-1945). Le peintre réalise entre autres un panneau décoratif pour le salon de l'Hygiène et une toile intitulée « Le Bain maure ». Parallèlement Harburger poursuit ses recherches techniques à travers des tableaux de nus - où il se plaît à rendre les transparences bleutées de la carnation -, des natures mortes, qu'il peint dans le silence de son atelier; mais aussi à travers des vues de Montmartre, ou encore des paysages de vacances.
Sur le motif, Harburger fait siens les mots de Corot: « Sur la nature, cherchez d'abord la forme; après, les valeurs ou rapports de tons, et l'exécution. Le tout soumis au sentiment que vous avez éprouvé. Ce que nous éprouvons est bien réel. Devant tel site, tel objet, nous sommes émus par une certaine grâce élégante. N'abandonnons jamais cela et, cherchant la vérité et l'exactitude, n'oublions jamais de lui donner cette enveloppe qui nous a frappés. N'importe quel site, n'importe quel objet: soumettons-nous à l'impression première. Si nous avons été réellement tou­chés, la sincérité de notre émotion passera aux autres »
 
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"Haut d'Alger Sud, panorama de Saint-Raphaël (El Biar)"
1941, huile sur toile 46x55 cm, Paris,
(coll. particulière)


Sur les hauteurs d'Alger

Puis vient la guerre. Harburger est mobilisé, passe onze mois en division d'infanterie sur la ligne Maginot; il est décoré. Rendu à la vie civile en juin 1940 mais menacé par les lois antisémites, qui le privent notamment de son poste de professeur, Harburger quitte la métropole avec sa femme, ses enfants et ses parents pour Alger, en octobre. En dépit des lois d'exception que subit la communauté juive, une nouvelle vie s'organise: « Il fallait vivre et je me débrouillais pour trouver le néces­saire ». La famille s'installe à El-Biar, sur les hauteurs d'Alger la Blanche. « J'avais une vue panoramique magnifique qui variait sans cesse avec les éclairages. J'ai mis à profit ce privilège pour faire de nombreux paysages de ce que j'avais sous les yeux ». Autant de vues peintes qui ne tardent pas à trouver amateurs lorsque la galerie Salmson d'Alger en organise une présentation, en 1941. « Voilà un peintre qui nous présente une série de toiles homogènes où l'on sent un travail patient et sûr, appuyé sur de longues recherches et de fécondes méditations sur son art, constate le critique Jacques Schapira. [...] Plusieurs paysages d'El-Biar plaisent par la délicatesse d'une lumière très heureusement rendue qui vient s'épanouir sur des toits de tuiles rouges, des murs blancs ». A côté de ces paysages, figurent des portraits et des scènes de genre, pour la plupart inspirés par un vieil indigène, un pêcheur de Koukras: « Je m'en] étais fait un ami, racontera Harburger, il m'a donné presque toutes les poses de mes sujets de genre ». Ses premières observations naturalistes se précisent, la sûreté de son métier s' affirme, notamment dans un « Portrait d'aveugle » « où l'expression du visage, note encore Schapira, est fort heureuse avec les yeux à moitié morts à peine visibles sous les paupières lourdes et cette attitude presque impérieuse du mendiant qui réclame son dû plus qu'il ne quémande ». Viennent enfin des natures mortes de fleurs et de fruits, « des fleurs blanches d'une belle matière, des grenades à côté d'une serviette [...] où les plis de l'étoffe [...] sont fort réussis; une nature morte aux fruits où des pêches veloutées se détachent sur le fond [...] avec un art savant des passages ». On le voit, face à la lumière de l'Algérie, à la nature qui, chaque matin,, l'émeut davantage, face encore à l'incroyable floraison qui, au mois d'avril, exige « exclusivement de se consacrer aux fleurs », Harburger ne cesse de produire avec la probité qui lui est sienne, travaillant « des blancs d'une matière très veloutée, transparente, irisée, d'une pâte onctueuse » qui révèle un peintre sûr de ses effets.

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"Port d'Oran", 1927
(coll. particulière) 

La guerre se poursuit, avec sa cohorte de sombres événements: en 1942, les Harburger sont spoliés de leurs biens restés en France - et pour le peintre, il s'agit de toute sa production antérieure. La même année survient la mort de leur jeune fils. Seul le débarquement des Alliés à Alger, le 8 novembre 1942, longuement préparé par la résistance algéroise et dans lequel la famille maternelle d'Harburger devait jouer un rôle de premier plan, mettra un peu de baume au cœur du peintre et de sa femme.

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"Hauts d'Alger Ouest", 1947,
huile sur bois, 27x46 cm, Paris
(coll. particulière)

Il reste à l'artiste à « converser avec la nature, approcher sa vérité tous les jours, enregistrer les murmures qu'elle vous consent, être son complice, se donner l'illusion qu'on est son élu, se lever le matin impatient d'une nouvelle expérience, de la perfectionner chaque fois ». De 1942 à 1945, les œuvres s'enchaînent, au terme d'une intime méditation du sujet: aux paysages d'El-Biar (« Panorama sur Saint-Raphaël », « Paysage de la Bouzaréa », « Villa Lisito », « Toits rouges », « Lever de soleil », « La Mosquée et les palmiers », etc.) s'ajoutent ceux d'Alger (« Pointe Pescade », « Les Horizons bleus », « Mer et rochers », « Le Port », etc.), d'Oran (« Les Falaises », « Saint-Louis », « Saint-Eugène-Marine ») et de Ténès (« Coin du port », « Les Arbres », « La Barque »); aux bouquets de roses thé ou d'Ispahan succèdent les arrangements de cycla­mens et d'anémones, de grenades et de carafe bleue, de harengs et de pêches, de citrons; aux quelques portraits de commandes s'ajoutent encore des Arabes en burnous, des pêcheurs au salabre, des joueurs de cartes et autres fillettes de la rue proposant des brins de jasmin... Autant de petits paysages « fins et précis, beaux de lumière et de couleur, largement peints, où l'air et l'esprit circulent, peut-on lire en 1943 dans la presse algéroise.Ils nous rappellent la leçon des beaux Corot d'Italie ». Autant de natures mortes où « certaines matières d'étoffes ou de tendres fruits en deviennent hallucinantes à force de conscience dans l'observation du ton local », écrit à son tour le peintre et critique Lucien Mainssieux dans La Dépêche oranaise, à l'occasion de l'exposition » Harburger » que présente la galerie Charlet à Alger en 1944. « Il semble qu'on se trouve en face d'un janséniste de l'art de peindre et d'un descendant contemporain des Philippe de Champaigne et des frères Le Nain ». Autant de por­traits, enfin, qui témoignent d'un réel intérêt pour la psychologie du modè­le: « Tel vieil indigène discute, et ses paumes disertes attestent la véracité de son récit ou la pureté de ses intentions, commente le philosophe Raymond Bénichou. Le contraste est plein d'humour entre ces mains adjuratrices qui soutiennent un regard plutôt évasif et l'impassibilité céramique du front brillant, patiné, cloisonné comme un vieux « Canton »; un relief saisissant, un souci de bienséance dans les rapports des couleurs, une clarté débonnaire, apparentent ces toiles à telles pièces intimes des salles flamandes ».
La fin de la guerre marque pour le peintre et sa famille le retour en métropole. A Paris, ils ne retrouvent absolument rien de leur passé d'avant-guerre. Il ne leur reste plus qu'à vivre un temps à l'hôtel, avant que Francis Harburger ne trouve à louer, à Enghien-les-Bains, un minuscule logement au dernier étage d'un pavillon. Il lui faut de nouveau trouver de quoi vivre - il accepte de donner des cours à mi-temps dans l'enseignement technique; il lui faut encore se mêler à la vie artistique locale, chercher à placer quelques toiles chez tel marchand de couleurs ou de papier... Et peindre enfin, dans le peu de place de ce qu'il nomme « son grenier ». Car pour lui, « la peinture a toujours été une chose sérieuse »: il ne peut interrompre cette enquête de chaque jour qu'il mène sur la nature - et sur la toile.

Il continuera à exposer à Alger et à Oran jusqu'en 1954. Au total ce sont 17 expositions particulières que le peintre réalisa en Algérie entre 1936 et 1954. Il y peindra 150 paysages, une centaine de portraits et environ 130 natures mortes.

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« Le Conteur arabe »,1943,
           huile sur toile,
            46 x 38 cm,
      (coll. particulière).

Caroline Larrochece



Bibliographie:

 

Harburger, par Caroline Larroche, historienne de l'art, préfacé par Didier Schulmann, conser­vateur du patrimoine Centre Georges-Pompidou. Éditions Altamira, collection « Artistes d'au­jourd'hui », août 2002. Ouvrage broché, 128 pages, 135 illustrations en couleurs et 30 en noir et blanc. Prix: 20 €. (Peut être commandé en ligne sur le site amazon. fr).
Harburger, Chronique des Arts, Éditions de l'Archipel, préface d'André Rament, 1974.

 

Expositions particulières en Algérie:

 

Alger, 1936, Galerie du Minaret; Oran, 1938, Galerie Colline; Alger, 1941, Galerie Salmson (avril); Oran, 1941, Hôtel Continental (décembre); Alger, 1943, Galerie Salles Girons (février); Oran, 1943, Galerie Colline (R. Martin); Alger, 1943, Galerie Charlet (décembre); Oran, 1944, Galerie Colline (mai); Alger, 1944, Galerie Charlet (décembre); Oran, 1945, Galerie Colline (mars); Oran, 1946, Galerie Colline (mai); Oran, 1947, Galerie Colline (décembre); Alger, 1948, Le nombre d'or (Stiebel) (février); Oran, 1953, Galerie Colline (décembre 1953 - janvier 1954); Oran, 1954, Hôtel Continental.

 

In : l’Algérianiste n°102 juin 2003

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