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Louis ANTONI (1872-1940)

Écrit par Robert RANDAU. Associe a la categorie Peinture

UN GRAND PEINTRE ALGÉRIEN

Le 14 décembre 1940 mourait à Alger un des artistes qui honorèrent le plus l'Afrique française, Louis Antoni.

Ce peintre nous quitta au milieu de la tourmente qui faisait rage sur le monde ; il laissait une oeuvre considérable et le souvenir d'une vie exemplaire entièrement attachée au beau et au labeur créateur de beauté. Sa recherche avait été incessante ; les disciples qu'il forma n'oublieront jamais, non plus que ses amis, le souvenir du maître, de l'homme de coeur à la parole chaude et passionnée, de l'apôtre fidèle de toutes les générosités, et qui aimait comme il détestait, sans mesure. Il fut un peintre de la Renaissance qu'il admirait entre toutes les époques. Comme les grands Italiens des XVe et XVIe siècles, il était puissant dans le concept et ardent dans l'exécution, curieux de maintes disciplines, à la fois peintre, sculpteur, architecte, aquafortiste, mosaïste, décorateur et céramiste. Il n'y eut pas une activité de l'esprit qui lui demeurât étrangère et qu'il n'aimât pourvu qu'elle fût désintéressée. Il a été aussi l'un des braves soldats de la Grande Guerre et, relevé gravement blessé sur le champ de bataille de Malencourt, trouva une guérison précaire dans un hôpital d'Allemagne. Fils d'un interprète militaire, il naquit en Corse, à Bastia, le 15 novembre 1872 ; à l'âge de 45 jours, il débarqua en Algérie avec ses parents. Ce fut au collège Saint-Charles à Blida, qu'il commença ses études ; il devait les poursuivre au lycée d'Alger, où il fut mon condisciple. De bonne heure entraîné par une vocation irrésistible, il quitta le lycée et suivit les cours de l'École des Beaux-Arts d'Alger, où il a été l'élève de M. Dubois ; sous la direction de ce professeur éminent, ses progrès ont été rapides. II obtint une bourse d'études pour Paris ; là il entra à l'École des Beaux-Arts dans l'atelier Bonnat. Il courait les musées et fréquentait assidûment le Louvre. L'influence qui prédominait chez lui était celle de Delacroix. Elle se fit sentir jusqu'au bout de son ceuvre. La santé de ce méditerranéen fut affectée par le climat de Paris. Un article de M.PM. de Styx, paru il y a quelques années dans " La Vie ", expose la nature du mal qui frappa le jeune peintre et qui lui rendit à jamais les poumons extrêmement sensibles aux changements de temps.

Jeune peintre, l'épuisement nerveux, les fatigues de la vie de Paris avaient dicté le verdict des docteurs : partir dans le midi ; mieux, retourner en Algérie et chercher dans le Sud l'air salubre qui apporterait la rémission. A regret d'abord, Antoni part. Puis la hantise du Sud le reprend ; puisque sa santé commande le désert, il y trouvera sa pâture, l'amie sans laquelle il lui est impossible désormais de vivre, la lumière. Il rejoint l'Afrique ; il prend le train de Biskra. C'est l'hiver, il est seul en troisième, wagons sans couloirs, sans sonnettes d'alarme, à peine un lumignon fumeux ; il n'y a pas trois voyageurs dans tout le train. Cette solitude avant la lettre n'est d'ailleurs pas sans saveur. Antoni l'apprécie. Mais hélas ! soudain, inattendu le flot chaud monte dans les poumons... D'autres auraient défailli ; d'autres auraient perdu la tête ; mais le coeur corse était là. Antoni s'est dressé et, à travers l'hémoptysie, il a chanté le Chant du Départ. Il est arrivé à Batna, l'âme inondée elle aussi, mais d'un flot de bonheur, car il vient, dans une de ces minutes imprévisibles où il semble que la grâce nous atteigne, de se donner sa mesure. Le mal doit compter désormais avec une telle volonté et c'est lui qui cède ".

Revenu en Algérie en 1901, le Corse obstiné à vivre donnera à l'Algérie le meilleur de son activité ; il exposera dès lors régulièrement aux salons algériens et au Salon des Artistes Français à Paris où ses envois sont de plus en plus remarqués et signalés avec faveur par la grande critique. Il attribue la plus haute importance au dessin et le sien est impeccable ; la joie de plénitude qu'il éprouve à la lumière qui vibre et illumine chacun de ses aspects de l'univers s'exhale déjà de ses tableaux. S'il sait ordonner un sujet, il s'émeut à transformer en drame l'épisode ou le paysage que traite son pinceau. II entrera jusqu'à la fin de sa vie dans son oeuvre, c'est là qu'on découvre sa plus profonde personnalité ; elle s'enferme dans ses ouvrages d'où elle s'épand en émotion vers le spectateur.

A Alger en 1906, il rencontra le peintre renommé Marie Gautier, à qui une bourse de voyage avait été attribuée à la suite de sa participation à l'Exposition Coloniale de Marseille en 1906 et qui parcourait l'Afrique du Nord. Les journaux de ce temps vantaient à juste raison les belles initiatives de cette artiste, dont les dons de premier ordre ne se manifestaient pas seulement par le tableau mais aussi par la gravure en couleurs qu'elle fut la première à faire connaître en France et qu'elle traitait avec une incontestable maîtrise.

Entraînés l'un vers l'autre par une sympathie mutuelle, Antoni et Marie Gautier se marièrent à Paris le 27 juin 1907. Sur le champ, Antoni s'initie à la nouvelle technique de la gravure en couleurs que lui enseigne sa femme, s'enthousiasme et produit de très belles eaux-fortes que publie l'éditeur Petit. Elles sont recherchées avec soin, comme celles de Marie Gautier, par les amateurs d'estampes. Désormais Antoni ne fera plus d'envoi qu'à la Société Nationale des Beaux-Arts.

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Maternité

Une décision du ministre des Colonies institue, en 1909, une bourse de voyage A.O.F. destinée à un artiste choisi par un jury de vieux maîtres. Le jury désignera Antoni comme premier titulaire de cette haute distinction. C'est à Dakar, où je me trouvais en ce temps-là, qu'il débarqua. Je le reçus chez moi et, tout de suite, il s'intéressa à l'existence des Noirs, au grouillement des marchés et des cases, à l'insolite lumière des pays tropicaux, issue tant du ciel, si ensoleillé qu'il tourne au sombre, que du sol où elle pénètre pour se dégorger ensuite dans l'atmosphère par lentes bouffées. Il n'arrêta pas de travailler avec acharnement pendant son séjour et visita la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Dahomey, le Soudan et Tombouctou. II rapporta de ces randonnées une documentation précieuse, des eaux-fortes et des toiles parmi les meilleures de sa carrière.

Revenu à Paris, il étudie et pratique l'art de la fresque, selon les procédés des Artistes de la Renaissance. L'attention du directeur général au sous-secrétariat des Beaux-Arts et celle du Conservateur du Musée du Luxembourg sont attirées sur cet artiste, plein de talent, que M. Léonce Bénédite prend en amitié. Chargé de mission par eux, il viendra faire au cours de l'hiver vingt-quatre conférences à Alger, à l'École des Beaux-Arts, où elles obtiennent le plus vif succès. Quand, au mois d'avril, il s'en retournera à Paris, ses protecteurs lui proposeront une chaire dans la capitale de l'Afrique du Nord. II acceptera et c'est ainsi qu'en 1912, il sera nommé professeur d'Arts décoratifs à l'École des Beaux-Arts d'Alger. Il l'occupera jusqu'en 1940.

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Au bord de l'oued

Le 18 septembre 1914, il s'engagera pour la durée de la guerre, comme simple soldat ; en mars 1916, il est sous-lieutenant et fait prisonnier quelques jours plus tard, après avoir été blessé aux yeux et à la tête, auprès de son ami le peintre Julien, tué à ses côtés. L'année suivante, il sera évacué en Suisse, et pour action d'éclat, cité à l'ordre du jour et nommé chevalier de la Légion d'honneur.

En 1922, il fut nommé sociétaire de la Société nationale des Beaux-Arts qui, cette même année, lui décerna le prix Paquin. En 1928, il reçut le grand prix Gillot Dard.

L'œuvre qu'il laisse est considérable, notoire tant pour la délicatesse de la touche que pour la sensibilité ; il possédait surtout le sens de l'Orient, dont il comprenait et restituait, avec la plus judicieuse conscience, la lumière. Epars à ce jour, chez les amateurs et dans les musées, sont des paysages de Franche-Comté qu'il traita dans sa jeunesse, du Sud tunisien et du Sud algérien, des côtes et des montagnes algériennes, de la Savoie, de la Bretagne et enfin de la Corse qu'il parcourut en dernier lieu. II excellait dans la nature morte et les tableaux de fleurs. Croyant, il avait de la prédilection pour les sujets religieux et l'on a de lui un Christ en Croix, une Descente de Croix, une Mise au tombeaule Christ rendant la vue à un aveugle, le Christ ressuscitant l'enfant de la veuve, etc... qui sont d'une inspiration touchante. II affectionnait l'allégorie : la France, l'Espagne meurtrie, Jugurtha fuyant la bataille, l'Enfant prodigue, etc... A Paris, il exécuta, en collaboration avec Marie Gautier, la " décoration murale des Maisons ouvrières de la fondation Rothschild ", rue de Prague, rue Bargue, rue Marcadet. Seul, il peignit des " panneaux décoratifs " pour le Palais des Assemblées algériennes et composa un cavalier dans l'oued pour la Salle des Fêtes du Palais du Gouverneur général à Alger, un ensemble décoratif d'une beauté grandiose. Illustrateur, il orna de dessins originaux mon livre " Les Terrasses de Tombouctou " et me donna un frontispice pour le recueil de poésies " Autour des feux de la brousse ". L'an qui précéda sa mort, il avait magnifiquement illustré " la Corse dans l'Histoire ", d'Albitreccia. Du sculpteur, qu'il fut aussi, nous citerons un projet de médaillon de l'Explorateur corse Copproloni, assassiné à Tidjikdja en 1905, un portrait de son ami, le peintre Julien, le projet d'un monument pour Ernest Mercier, etc.

Des tableaux de sa main figurent dans divers musées ; je mentionnerai Samson, qui a été acquis par le Musée du Luxembourg, le Goûter sur la plageet le Marché de Porto Novo, qui appartiennent au Musée national d'Alger.

La dernière fois que je le rencontrai à Alger, il m'entretint longtemps de ses vastes projets pour renouveler l'art de la céramique. Il y travaillait avec assiduité à la veille de sa mort.

La disparition de ce grand artiste a mis en deuil ses amis et ses admirateurs et, parmi ceux-ci, il faut ranger toute l'école de peinture algérienne. Elle vénérait en lui le maître bon, généreux, à la parole ardente, dévoué au Beau comme à la Raison, et qui n'avait de haine que pour les arrivistes et les pharisiens de l'Art.

ROBERT RANDAU
(Algéria juin 1941)

in l'Algérianiste n° 80 de décembre 1997

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