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CRETOT-DUVAL Peintre d'outre-mer (1895-1986)

Écrit par Maurice CRETOT. Associe a la categorie Peinture

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Son père est comédien, sa mère cantatrice, son oncle organiste, ses cousins violoncellistes, ses deux sœurs font du théâtre et sa demi-sœur de l'opérette.

Enfant il suit les déplacements professionnels de ses parents et découvre les lumières de Madagascar, de l'île Maurice et de la Réunion, de l'Indochine et du Sénégal.

II s'engage en 1914, il est blessé aux Éparges, il retrouvera en 1918 son attirance pour le dessin et la peinture.

Pour perfectionner son talent, il se lance dans la décoration, s'adonne un temps à la verrerie d'art, aux ornements sacerdotaux et travaille aux décors de l'Opéra de Monte-Carlo puis à Paris sur ceux de la Comédie Française.


 
D'abord en France peintre des champs, des campagnes et des vieux villages, son crayon s'amuse des méandres de couleuvre d'un vieux chemin de terre qui flâne et se tortille, dans le silence des prés et la pureté des bois, ou de quelque hameau dont l'église autour d'elle, regroupe ses maisons comme un berger son troupeau.

L'homme s'émeut du murmure d'une rivière et de l'eau qui gargouille sur son lit de cailloux plats. L'artiste pose le pinceau, le poète prend la plume

" ...la vallée verte que son cours a creusée
qui sent l'écorce, le bois tendre, la fougère,
se tait pour écouter le murmure amusé
de sa verve légère... "

et le badin, parfois s'enhardit au passage

" d'un mince rouget-pour-rire
qui n'offre en danger
de bouillir ou de frire
pas grand-chose à manger... "

L'atavisme est profond, le soleil l'appelle. II peint la Corse sauvage puis s'arrête à Marseille car le Midi est là qui le presse et insiste. La palette s'enflamme ; il devient peintre de lumière.
II s'attarde un temps, autour des vieux bassins où une forêt de mâts gesticule dans le mistral et dont " les barquettes, fretin du port, pullulent comme friture en épuisette et s'entrechoquent sans vergogne comme coquilles en goguette... "

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Rabat - La porte du Mellah.

La Provence lui plaît mais il se sent " d'Outre-Mer " car il a gardé le goût des pays lointains, entrevus enfant avec ses parents. II franchit la mer et s'installe à Tunis, où servi par un impeccable dessin, il s'affirme en outre un coloriste de première force.

Très vite il succombe à l'envoûtement oriental, à la séduction coloniale de l'époque, aux regards charbonneux sous les voiles bleus qui passent, aux ruelles tortueuses aux crépis écaillés ; il s'amuse de l'agitation des souks, du négoce maghrébin, de l'odeur des fritures et de celle des beignets " ces petits anneaux d'ambre qui se trémoussent dans une huile toute excitée... "

II consacre de nombreuses toiles, gouaches et dessins, à cette vie qui grouille sous les blanches terrasses que le soleil pilonne.

II traverse Constantine, aux gorges titanesques, peint sa cascade de maisons bleutées qui plonge dans l'abîme, son fameux pont de pierre qui saute à pieds joints de rocher en rocher et le jardin du Bey où chantent les oiseaux dans le bruit des fontaines.

II y rencontre sa femme, une jeune Corse brillante et pétillante. Au passage Alger le retient quelques mois. II plante son chevalet devant l'Amirauté et les eaux frissonnantes de sa darse. Du balcon d'El-Biar son pinceau saisira l'ample caresse qu'imprime le vent du large aux bassins de Mustapha, la mer azuréenne et ses bateaux fumants.

Ses toiles sont déjà cotées par les critiques. Après de nombreuses expositions à Tunis, Constantine, Alger, Marseille, Paris, Bordeaux et Montpellier, il se déplace bientôt vers le Maroc où il se taillera, très vite, une solide réputation de paysagiste orientaliste.

II traite ses sujets au couteau, à la brosse ou au pinceau ; le graphisme est puissant, bien architecturé, la touche est énergique et l'accent vigoureux.

Marrakech l'appelle, sa palette y répond dans un fracas de couleurs où l'ocre des casbahs le dispute aux verts des palmeraies et la vie de ses boutiques, de ses places et leurs badauds palpite sous ses pinceaux.

Fez, l'impériale prend une grande place dans son oeuvre marocaine ; il la voit étalée comme un grand drap blanc aux pieds de vertes collines. Sa gouache habile évoque l'enchevêtrement des ruelles de ce gros agglomérat de somptueux palais, d'illustres mosquées et d'humbles demeures fondus en un tout unique. Sur d'autres compositions, la cité apparaît comme une forêt de tours, de minarets et de palmiers légèrement voilée de brume. Le vert tendre des faïences y palpite par endroits. De ces vues générales, séduisantes de vérité, on perçoit presque le murmure ouaté, assourdi et permanent, aux composantes indiscernables, qui monte de l'immense médina.

Après Marrakech la rouge, la verte Fez et l'ocre Meknès, c'est sur Rabat la blanche que se pose son regard ébloui par des océans de terrasses que le soleil écrase.

Sur ces carrés et rectangles de plâtre, fantastique carrière de cubes immaculés, gigantesque amas de morceaux de sucre, le conflit reste impitoyable entre l'éclat et la pénombre. Le coloriste y trouve matière à l'exercice d'un brillant talent dont la critique consacre le succès.

De nombreux achats officiels par des municipalités et des musées algériens, tunisiens, marocains autant que métropolitains comme le Musée des Colonies de Paris, celui de la Ville de Bordeaux et le Musée Cantini de Marseille couronnent sa carrière d'orientaliste.

II a d'illustres clients comme François Manceron, ministre plénipotentiaire, résident général de France à Tunis, le général Guillaume, résident général au Maroc ainsi que le maréchal Juin.

Le bey de Tunis lui décerne le Nicham Iftikar et il est sept ans plus tard, promu au grade d'officier dans l'Ordre du Ouissam Alaouite par le sultan du Maroc, bénéficiant par là, lui l'infidèle, d'une protection qui " intimidera les lions dans leurs repaires mêmes... "

Médaillé militaire, il sera en outre décoré au titre des Beaux-Arts dans l'Ordre de la Légion d'honneur.

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Salé - Les terrasses

Un peu plus de deux cents articles de presse relatent, dans les quotidiens et périodiques d'Afrique du Nord comme de France, les points forts d'une carrière aussi longue et passionnée qu'entièrement consacrée à la peinture.

II n'a pas échappé au conflit douloureux du besoin de se vendre et du regret parfois d'y parvenir car, observe-t-il amer, " quand un peintre, parce qu'il l'a vendue, voit partir une de ses toiles, les gens ne savent pas que c'est un morceau du peintre qu'ils achètent, que c'est de " lui " qui s'en va de " lui... ".

A l'inverse, il se montre parfois mordant à l'égard d'un acheteur longtemps hésitant et qui revient finalement décidé, mais trop tard, et trouve sous la forme d'une affichette accrochée à la place de la toile manquante, ce pied de nez rancunier ;

" A ce triste clou pendu
j'étais las de vous attendre
et je ne suis plus à vendre
mes regrets, je suis vendu... "

Cité comme paysagiste dans le Bénézit, il figure également sur la liste des artistes français et celle des " Peintres d'Outre-Mer et Colonialisme " de Drouot où certaines de ses œuvres se trouvent parfois à la vente.

C'est dans les années 60 qu'il se retire à Bordeaux, le souvenir pétri de bleus intenses, de blancs aveuglants, de verts généreux et d'ocres percutants.

II perdra la vue quelques années plus tard mais gardera toujours cette lumière et ces couleurs en mémoire, sans pouvoir les exprimer car, faisait-il remarquer, on peut comme Beethoven demeurer musicien et malentendant mais il n'y a pas de peintres aveugles.

II arrive en 1986 au terme d'une longue vie d'un labeur ininterrompu. Ses derniers mots sont pour son chevalet, vieil accessoire de bois, vieux complice et compagnon de route, qui avait son âge et lui survécut :

" Peut-être que de nous deux quelque chef-d'oeuvre est né,
car nous avons couvert plus d'une page blanche
quand, fébrile, et toi là, planté devant mon nez,
nous ne faisions plus qu'un, rien qu'un, ma vieille branche...

Exhalant quelque fois un craquement plaintif,
tu te fais usagé, camarade, il me semble...
C'est que nous produisons, toujours " sur le motif "
depuis pas mal de temps, de la peinture ensemble.

En ce labeur ingrat, ardent de bout en bout,
s'il n'est de gloire que l'existence finie,
puisqu'après moi, toi tu demeureras debout,
fais-moi savoir si nous avons eu du génie... "

Maurice CRÉTOT

In l'Algérianiste n°74 de juin 1996

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