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Histoire de l'Algérie Française... à travers les manuels scolaires

Écrit par Yves DERTIÉ. Associe a la categorie Erreurs dans les programmes scolaires

Deux événements cruels auront affreusement divisé les Français en ce siècle finissant: le second conflit mondial et la guerreManuels scol-couverture dite d'Algérie.

En pareil cas l'on voit inévitablement apparaître et croître le phénomène du manichéisme avec, en corollaire, l'élément "vainqueur" instaurer un conformisme solidement ancré.

La réconciliation nationale n'est pas chose facile.

Néanmoins, axés sur cet objectif, nous avons voulu nous pencher sur l'événement le plus proche de nous, le plus lourd de conséquences. Nous avons voulu étudier les manuels scolaires en vue d'évaluer leur objectivité, partant, déceler l'état d'esprit avec lequel est abordée cette page douloureuse dans son contexte: l'histoire de l'Algérie française.

En effet c'est à nos jeunes que va incomber la lourde tâche, on ne peut plus humaniste, d'avoir à "se donner la main" pour bâtir ensemble un monde méditerranéen équilibré, si possible dans la fraternité.

Or leur premier jugement, compte tenu de leur esprit vierge et innocent, sera fatalement directement dérivé du contenu des manuels scolaires mis à leur disposition, des explications données par leurs professeurs.

Il ne faudrait pas que, devenus adultes et réfléchis, sous la pression d'événements prévisibles, ces jeunes puissent faire à la nation le reproche de les avoir trompés. A l'évidence, les lycéens et collégiens ont besoin de "savoir", besoin de connaître l'Algérie française débarrassée de sa gangue politico-idéologique, une Algérie qui fait partie de notre histoire nationale puisqu'elle fut intrinsèquement française 132 années durant.

Nos manuels répondent-ils à cet impératif ?...

Telle est la grande question, simple dans sa formulation, déterminante quant à la réponse.

Remarques générales.

Nous appellerons "Algérie française", en toute logique, la période 1830 1962, le terme étant considéré comme déterminant, non comme slogan.

Notre étude repose sur l'analyse des manuels proposés par les principales maisons d'éditions: Belin, Bréal, Hachette, Hatier, Istra, Magnard, Nathan; (classes de 4ème, 5ème, 1ère et Terminale)

A signaler que nos enfants découvrent l'Algérie française en 4ème, c'est-à-dire à l'âge de 13-14 ans.

En vue de parvenir à une conclusion objective, nous avons fouillé les manuels sortis après 1995 donc récents. Toutefois, pour évaluer une éventuelle évolution des programmes et surtout de la présentation des événements, nous dirons quelques mots sur les ouvrages sortis dans les années 80 et début 90.

L'Algérie y est inscrite dans le chapitre "Décolonisation et émergence du tiers monde", chapitre d'autant plus vaste qu'il couvre la décolonisation des empires français, britanniques et autres. La présentation des faits repose sur des textes qui se veulent variés donc objectifs, ainsi que sur des documents : extraits de livres, journaux, cartes ou tableaux, ce qui place les élèves dans une position historienne. L'objectivité s'avère plus apparente que réelle. Ainsi, chez Hatier, 4ème (nouveauté 1992), pages 168 et 170, dans le chapitre "L'Europe colonise", nous trouvons deux textes : l'un de jules Ferry, l'autre de Clémenceau. S'agissant du "Tigre", l'on extrait de sa déclaration à la Chambre des députés, le 30 juillet 1885, les phrases suivantes: "La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n'est pas le droit, cela en est la négation. "Parler à ce propos de civilisation, c'est joindre à la violence l'hypocrisie". Et c'est chez Jules Ferry que l'on est allé chercher la phrase assassine "Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures" (discours à la Chambre des députés du 28 juillet 1885). Autre exemple, chez Magnard, 4ème (Edition 1988) pages 160 et 161: au chapitre "Rivalités et partage du monde" nous trouvons trois photos : l'une de dimension réduite "Mission en Malaisie" un modeste camion sanitaire avec quatre petits enfants autour. Deux autres photos deux fois plus grandes: sur l'une "Conquête coloniale" terrible bataille entre soldats et indigènes au Dahomey, sur l'autre, un "colon" est promené par des indigènes sur une chaise à porteurs; il fume tranquillement au milieu d'un champ de morts; en légende: "Pacification d'une colonie d'Afrique". Un tel manque d'objectivité ne peut se concevoir que dans la perspective du lessivage des jeunes cerveaux.

Le souci de l'équilibre, fondement de l'éthique de l'historien, avec la confrontation des sources de points de vue, est rarement respecté. Ainsi chez Belin, deux photos l'une un maquis du F.L.N., l'autre intitulée: "Jour de liesse en Algérie" (3 juillet 1962)...

Aucune photo sur l'exode des Pieds-Noirs, exode dont il est question chez Magnard où l'on peut lire "Les Pieds-Noirs sont rapatriés ainsi que les harkis restés fidèles à la France". Quid des 150 000 harkis abandonnés puis affreusement massacrés par le F.L.N. ?

Quant à l'oeuvre civilisatrice de la France, il faut vraiment fouiller les manuels pour en découvrir quelqu'embryon. Ainsi, chez Magnard, curieusement suite à un poème de Kipling qui eût pu s'intituler "Jérémiades face à l'homme blanc" et auquel on oppose une déclaration de Livingstone qui "souhaite voir son pays concourir à la prospérité de ces tribus plongées actuellement dans la barbarie et dégradés par l'esclavage...", l'on découvre en petit, tout petit caractère que... Laveran a éradiqué le paludisme en Algérie. Pour les élèves non atteints de myopie et vraiment curieux de tout savoir, de quoi atténuer le complexe de culpabilité...

S'agissant du drame des Pieds-Noirs l'on pourrait estimer que leurs malheurs sont compris, voire même avec une certaine compassion, dans un texte chez Hatier relatant leur départ massif le 21 mai 1962, phrase tronquée : "ils ont peur des commandos de l'O.A.S. (qui)... veut enrayer ce début d'exode". Et puis, il y a aussi, en conclusion du texte, ce cri d'un colon parmi la foule de visages hagards: "Ma récolte!... Ma récolte!...". Comment ne pas voir en ce colon symbolique un homme privilégiant l'intérêt sur tout, y compris l'affectif ?

L'oeuvre civilisatrice de la France en Algérie, elle ne fait l'objet d'aucun paragraphe concret. Au mieux, un texte au titre interrogatif : "Des terres à civiliser?" et qui précède un autre texte au titre bien affirmatif, celui-là: "Des terres pour s'enrichir" (Hatier, 4ème, page 169).

L'on est en droit, à tout le moins, d'espérer un peu plus d'objectivité dans les programmes actuels, dans leurs exposés.

Qu'en est-il exactement ?

L'Algérie avant 1830.

L'on peut concevoir à la rigueur que l'histoire de l'Algérie française soit englobée dans celle de la colonisation. Il s'agit malgré tout de l'histoire de France tout court; et ceci, personne ne peut le nier. L'histoire de notre ancienne province devrait donc faire l'objet d'un chapitre particulier, même dans le cadre d'une vaste étude sur la colonisation. De toute façon, et pour que nos enfants puissent bien comprendre cette page d'histoire, histoire de leur pays, encore faudrait-il leur montrer ce qu'était l'Algérie avant 1830, au plan politique, économique, industriel etc... simple question de bon sens et.. d'honnêteté intellectuelle. Prenons un exemple : Hatier, (Terminale L.E.S.S., page 225), dans un chapitre sur la "guerre d'Algérie", nous donne un tableau de la répartition des terres en 1947. Les chiffres sont exacts: rien à dire (532 000 exploitants musulmans se partagent 7 612 000 ha tandis que 24 900 européens se répartissent 2 720 000 ha). En exercice, l'on demande aux élèves de calculer la superficie moyenne d'une exploitation musulmane et d'une exploitation européenne. Bien sûr, il y a disporportion mais... mais, si l'on ne dit pas aux élèves qu'avant 1830, la majeure partie du pays était recouvert de broussailles, que les colons ont récupéré, créé, pourrait-on dire, plus de 600 000 ha de terre, au prix d'énormes sacrifices, de tous ordres, il y a tout simplement escroquerie intellectuelle.

Trompés de la sorte, nos enfants peuvent même imaginer que certains de leurs ascendants ont trouvé là-bas des rangs de vigne et d'oranger bien alignés dont ils n'ont eu plus qu'à s'accaparer. L'absence de tout chapitre spécifique à l'Algérie avant 1830 nous montre bien dans quel état d'esprit ont été élaborés les manuels actuellement proposés.

Conquête et colonisation.

Nous l'avons vu, l'histoire de l'Algérie française est englobée dans l'étude de la colonisation en général rien de spécifique ne la concernant.

L'Algérie est tout juste citée dans des chapitres dont les intitulés varient de "L'aventure coloniale" (Belin) à "Monde dominé" (Nathan) qui précise (classe de lère, page 58): "Les empires coloniaux sont la forme la plus absolue de la domination". Mais la palme revient au Bréal (édition 1997, classes de 1ères L.E.S.S.). Qu'on en juge: l'Exposition coloniale de 1931 fait l'objet d'un chapitre intitulé... " Le théâtre des Colonies" et nous montre deux affiches judicieusement juxtaposées en précisant "Les blancs ne peuvent être ni comparés ni mélangés avec les indigènes" (dans l'esprit de l'exposition, cela va de soi). Le 2ème document est un dessin humoristique, page 67: une grosse dame observe un cannibale exposé avec en légende le commentaire du mari: "Ah! bon Dieu! s'il pouvait la bouffer".

Mais il y a mieux, dans le chapitre "Mise en place de l'ordre colonial" où l'on écrit: "Les relations entre colonisateurs et colonisés se traduisent partout par l'assujettissement. Dans cette société la minorité européenne occupe le sommet de la hiérarchie, l'appartenance "raciale" détermine le statut social", page 60. Et l'on renvoie l'élève à deux documents (page 61): sur l'un, un blanc tient un noir à la gorge, un revolver braqué sur la bouche de ce colonisé; légende: "Tas de brutes, on ne peut rien leur faire entrer dans la tête". Sur l'autre tiré du... "RIRE", le colonisateur administre un magistral coup de pied aux fesses du malheureux colonisé; la légende: "Changement de propriétaire". Après cela, on peut demander sérieusement aux élèves, en exercice: "D'après les documents 2 et 3... (les deux précités).. quels sont les rapports entre colonisés et colonisateurs?".

On ne peut même plus parler de l'éthique de l'historien, il s'agit d'une infâme désinformation. Toutefois, le comble de l'infamie se situe dans "Le livre du professeur" qui accompagne le manuel. Pour le cas où l'enseignant ne saurait (ou ne voudrait?) enfoncer le clou, on lui précise page 17 : "Les deux documents (2 et 3) montrent de façon identique un dominant (le colonisateur) et un dominé (le colonisé). Les deux journaux satiriques évoquent ici le rapport de force qui prévaut dans la société coloniale et les moyens souvent violents employés par le colonisateur pour imposer, instaurer et maintenir ce qui lui semble être l'ordre des choses".

Les différentes ethnies au quotidien.

Puisque l'on tient absolument à parler de "colonie de peuplement" à propos de l'Algérie, pourquoi ne pas observer les rapports entre les différentes ethnies au quotidien, d'autant que -à juste raison- l'on donne maintenant à la "petite histoire" l'importance qu'elle revêt dans la connaissance du passé. De plus il y aurait eu là une illustration des rapports entre colonisateurs et colonisés, en l'occurrence pour l'Algérie, entre européens et musulmans. Nous parlons au conditionnel passé, car nous n'avons rien trouvé à ce sujet; tout juste une photo chez Hatier nous montrant la cueillette des fleurs d'oranger. Pourtant il eût été facile de montrer tout simplement quelques cartes postales... Prises sur le vif, et bien évidemment sans la moindre arrière pensée, fin du siècle dernier, années 20, années 30... Elles reflètent toutes une constante: que ce soit sur les trottoirs des grandes villes, dans les rues des villages ou ailleurs, musulmans et européens se sont toujours côtoyés dans l'harmonie. On aurait pu, mieux encore, montrer des photos de classes de lycéens, collégiens, écoliers, d'équipes sportives, nos jeunes auraient alors une idée d'une société en avance sur son époque, une Eurafrique du Nord cisaillée en pleine croissance.

Le chapitre relatif à la vie pluriethnique au quotidien en Algérie pouvant s'intituler tout aussi bien: "Omissions", nous l'avons choisi pour relater un fait très important méconnu de la quasi totalité des Français et encore plus des manuels scolaires... Il s'agit de la création de Société Indigène de Prévoyance (S.I.P) transformées en Sociétés Agricoles de Prévoyance (S.A.P) ayant pour but de mettre à la disposition des petites cultivateurs, Algériens de souche, dont la nature juridique des terres est complexe ou les modes de culture archaïques, toute la gamme de crédits dont ils ont besoin. Les garanties exigées sont beaucoup plus souples que celles du droit commun et substituent notamment d'autres sécurités à celle de l'hypothèque. Ces Sociétés qui, depuis leur création à la fin du 19e siècle n'ont cessé de se développer, obtinrent un succès considérable auprès des intéressés qui y avaient adhéré au nombre de 600000 avant le départ de la France.

Le succès pourtant général remporté par les S.A.P auprès des cultivateurs musulmans ne suffisait pas, aussi à partir de 1946 a-t-on ajouté à leurs fonctions bancaires et coopératives un rôle d'action directe par la création de Secteur d'Amélioration Rurale (S.A.R). Ceux-ci fournissent aux paysans une aide technique dans tous les domaines avec leur personnel spécialisé et leur matériel de mécanique agricole, les S.A.R. ont pour objet de développer les cultures, d'augmenter les rendements en initiant les ruraux aux méthodes moderne de travail du sol. Il ne s'agit pas d'un collectivisme de production mais d'un concours apporté individuellement à chaque famille adhérant volontairement au S.A.R. Les frais de démarrage étaient couverts par le budget de l'Algérie et par les avances du fond commun des S.A.P

2 586 millions de francs furent ainsi investis à partir de 1946.

De tout ce qui précède, il apparaît clairement qu'après avoir orienté les esprits par choix de textes vicieux, mensonges, omissions, les manuels veulent traiter l'histoire de l'Algérie française par le raccourci de...

La guerre d'Algérie.

Avant toute chose il faut rappeler que de nombreuses archives ne sont toujours pas accessibles au public. De ce fait, les historiens se doivent d'être très prudents et se cantonner le plus souvent dans l'histoire événementielle.

Les causes de l'insurrection: Dans tous les manuels, l'accent est mis sur les inégalités sociales. Là encore, l'absence de référence au passé dénature l'analyse de la situation. Lorsque l'on a une idée de ce qu'était la situation politique et sociale de l'Algérie avant 1830, l'on comprend que la marche vers la démocratie ne pouvait se faire en l'espace de quelques années (combien de temps a-t-il fallu pour passer du Moyen Age à la République?).

Chez Istra (Terminale, page 290), on n'est pas à un mensonge près et l'on affirme entre autres: " 18 % des enfants musulmans sont scolarisés". Merci! pour les instituteurs ceux du bled notamment qui se sont échinés à la tâche jusque dans les coins les plus reculés. Au reste, les auteurs du manuel auraient au moins pu prendre la peine de consulter les statistiques au ministère de l'Education Nationale. Chez Magnard (Première S.T.T., page 104), sous le titre "Un délit, ouvrir une école", l'on reproduit la lettre d'un sous-préfet adressée à son autorité de tutelle et qui s'inquiète, suite à l'ouverture d'une école coranique sous la direction d'un conseiller municipal dont "les sentiments à notre égard sont quelque peu suspects...".

L'on souligne aussi l'inégalité des droits en occultant les efforts accomplis pour parvenir à l'égalité, et l'on affirme sans la moindre preuve que les élections de 1946 ont été truquées.

Une remarque que l'on aurait aimé rencontrer à ce sujet: c'est à Paris, non à Alger que s'est toujours décidée la politique algérienne, à commencer par ce décret inique, énorme de maladresse, très lourd de conséquences : le décret Crémieux.

La répartition des terres est également mise en avant; nous avons expliqué plus haut avec précision de quoi il en retourne exactement. Après avoir étudié objectivement la diversité des mouvements nationalistes, on souligne l'émergence du F.L.N. et on met l'accent sur son intransigeance. La parole est donnée à ce sujet à quelques intellectuels favorables à l'indépendance, c'est ainsi que chez Belin (3ème, page 115), on cite Jean-Paul Sartre: "Nous avons tout pris aux musulmans et puis nous leur avons interdit jusqu'à l'usage de leur propre langue (???...). Ils avaient demandé l'intégration, l'assimilation et nous avons dit non. Le désespoir les a poussés à la révolte". La moyenne des textes cités s'établit à deux en faveur de l'insurrection pour un seul favorable au maintien de l'Algérie dans la France.

Le conflit:

Les manuels voient en la journée du 1er novembre 1954 une insurrection de grande envergure. Belin va jusqu'à écrire (3ème, page 114): "70 actions lancées dans les bâtiments civils et militaires pour le F.L.N...". On aurait vivement souhaité que fut souligné l'assassinat symbolique de Guy Monerot, instituteur métropolitain venu en Algérie pour "servir à quelque chose", l'assassinat non moins symbolique du caïd Hadj Sadok qui voulut s'interposer pour le protéger.

Chez Nathan (Terminale, page 88), trois textes sur une même page: la "proclamation du F.L.N. le ler novembre 1954, "Les charges de la colonisation" de Raymond Cartier et "Appel au Peuple Algérien" du président du G.PA. Ben Khedda ("Victoire sur une des plus fortes puissances coloniales du siècle"). S'agissant des Pieds-Noirs, "convaincus que cette terre est autant la leur que celle des Arabes, ils refusent toute évolution". Tout est dit, fermer le ban...

On pourrait multiplier les exemples de ces choix sélectifs des textes à étudier; en prenant au hasard: Hatier. Deux textes sur une même page "proclamation du F.L.N. du ler novembre 1954", "un enfant dans la guerre" de Saïd Ferdi et rien sur les Pieds-Noirs dans la tourmente.

Notons aussi de nombreux textes relatifs à la "torture", au "Manifeste des 121". Les manuels sont peu bavards sur les "Barricades". Hatier (Terminale, page 228), note à propos des intellectuels défenseurs de l'Algérie française: "La guerre d'Algérie favorise la renaissance d'une extrême droite marginalisé en 1945 et permet à des intellectuels de cette mouvance de retrouver une audience".

Et il faut bien chercher pour trouver un court texte recelant un peu de compassion pour les Pieds-Noirs: un tract (de l'OA.S.?) destiné à être diffusé en Métropole et qui demande -supplie pourrait-on dire- les Français de "comprendre" cette communauté dans la détresse.

D'une façon générale la "guerre d'Algérie" est directement liée au glissement de la 4e République vers la 5e, large place étant normalement faite au général de Gaulle artisan de la nouvelle République et de... la décolonisation de l'Algérie.

Nous sommes donc très curieux de savoir comment est relatée la journée du 13 mai 1958, journée on ne peut plus historique puisqu'à l'origine de la Ve République. A croire que les historiens se sont concertés car le mot clé, le mot "fraternisation" n'est cité qu'une seule fois, et encore hors de son contexte. Pour ceux qui ont vécu les journées de Mai 1958 sur le forum d'Alger et ailleurs, cette omission est une véritable injure à la vérité. Le "13 mai", journée quasi miraculeuse où deux communautés se tenant par la main faisaient enfin taire les politiques en accomplissant le geste pacifique, fraternel que ces derniers n'avaient pas su ou pas voulu concevoir, ce "13 mai" est qualifié d'émeute chez Belin, Hatier, Istra, Hachette, "d'insurrection" chez Delagrave. Pour Bordas, "le 13 mai, l'armée est sortie de l'obéissance à laquelle elle est tenue" (aucune explication). Pour Bréal, "Le 13 mai le général de Gaulle est revenu au pouvoir sous la pression des militaires et des colons" (sic). Le "13 mai" aura donc été trahi deux fois: d'abord par les hommes politiques, ensuite par les manuels scolaires.

Au risque de nous répéter nous rappellerons que s'agissant de la guerre d'Algérie, le secret des archives n'est que partiellement levé. C'est pourquoi les manuels font l'impasse sur l'essentiel de la fusillade de la rue d'Isly à Alger le 26 mars 1962 (qui a donné l'ordre de tirer dans une foule pacifique?) et sur les massacres d'Oran le 5 juillet 1962 (pourquoi l'armée française est-elle restée dans ses casernes l'arme aux pieds?).

La décolonisation:

L'histoire de l'Algérie française figurant pour les manuels un élément du chapitre "colonisation", sa fin ne peut figurer, elle, que dans une suite prétendue logique: la "décolonisation". A noter que le mot fut employé officiellement pour la première fois par de Gaulle alors qu'il ne figurait encore pas dans les dictionnaires.

A propos du "Général", les manuels se posent tous la question: sa politique allant de l'Algérie française à la république Algérienne en passant par la "Paix des Braves" avait-elle été préméditée ou non?...

Depuis, Alain Peyrefitte semble avoir apporté la réponse tant recherchée, mais ceci n'entre pas dans le cas de la présente étude.

Dernier obstacle à la décolonisation (le terme "abandon" conviendrait mieux) de l'Algérie: le "putsch" des Généraux est qualifié de "coup d'Etat militaire". Chez Istra, deux photos, l'une intitulée " Le quarteron du putsch", l'autre nous montre l'embarquement des Pieds-Noirs avec pour légende: "Le reflux des Européens d'Algérie dans la panique et l'improvisation vers une métropole peu disposée à les accueillir"; au centre, une allocution radiotélévisée: de Gaulle condamnant les généraux factieux.

Bordas nous explique que l'O.A.S. ayant pratiqué la politique de la terre brûlée, le maintien de la "présence française" prévu par les accords d'Evian (sic) se révèle impossible et "les Français quittent précipitamment leur terre natale pour s'installer en métropole. Il en est de même pour les harkis, musulmans qui avaient choisi de se battre aux côtés des Français".

Notons que les harkis occupent dans les manuels la même place qu'en France, c'est-à-dire vraiment pas grand-chose sur tous les plans. La France a cependant une dette d'honneur envers eux...

Chez Hatier, un texte de de Gaulle "lever l'hypothèque algérienne" fait face à l'image d'une femme Pieds-Noirs tenant son petit enfant dans les bras, un enfant au regard empli d'une infinie tristesse et qui ne comprend pas... En légende: "Arrivée à Marseille en provenance de Mers-el-Kébir de Français qui ont quitté précipitamment l'Algérie à la veille de son accession à l'indépendance".

La décolonisation est terminée; l'Algérie française est cette fois bien morte. Comment ses 132 années d'existence imbriquées dans l'histoire de France sont donc racontées dans les manuels destinés à nos enfants ?

Nous pouvons le dire en ....

Conclusion.

Question déterminante: l'objectivité est-elle respectée?

La réponse est non. Si l'on se penche sur le tout dernier Magnard (classe de 4e) paru quelque peu en avance sur le programme 1999, dans le chapitre "Les raisons de l'expansion coloniale", nous retrouvons, avec un peu moins d'agressivité, le même choix de textes et d'images destinés, non pas à la représentation objective des faits, mais à l'orientation des jeunes esprits. Ceci est tellement vrai que la brochure "Rapatriés" éditée par le ministère des Affaires Sociales et de l'Intégration sous la responsabilité de son Secrétaire d'Etat aux Rapatriés, Laurent Cathala, écrivait dans le numéro de février 1993, page 4: "Meilleure prise en compte dans l'enseignement de l'histoire de l'action de la France, Outre-Mer".

Une réflexion devant associer des représentants des rapatriés, des historiens, a été engagée sur une meilleure appréhension de l'action de la France outre-mer dans le cadre de l'enseignement de l'histoire.

A l'évidence, rien n'a été fait, pas plus que par les quelques gouvernements qui se sont succédés par la suite, et ce dans le cadre de l'alternance politique.

Une tentative du ministre des Anciens Combattants Pasquini pour la refonte des manuels a échoué. Signalons aussi la lettre du ministre de l'Education Nationale François Bayrou, en réponse au sénateur Barbier le 25 juillet 1995 "L'élaboration et la publication des manuels scolaires se font à la seule initiative des éditeurs privés; ils choisissent leurs auteurs, universitaires, inspecteurs généraux, inspecteurs pédagogiques régionaux et professeurs... Il ne m'appartient pas, parmi la multiplicité des outils pédagogiques de toutes natures, d'indiquer aux enseignants un choix qui ne relève que d'eux".

Ainsi donc, ce sont les professeurs qui choisissent librement les manuels qu'ils imposent aux élèves, mais ce sont les éditeurs qui possèdent l'exclusivité dans l'élaboration et la publication de ces manuels, les associations de parents d'élèves ne participant pas à la décision. Il est tout de même anormal, dans la lettre du ministre que l'opinion de chacun puisse avoir plus d'importance que l'exactitude des faits. Force est de reconnaître que le conformisme du moment, soutenu par des forces occultes, tient le haut du pavé; il est même devenu "lobby". On a l'impression, en lisant les manuels, que nous avons été chassés comme des malpropres après avoir exploité l'Algérie. C'est d'abord l'occultation de tout ce que la France a fait de bien dans ce pays qui se doit d'être dénoncé, mais également la volonté de dénigrer, de critiquer, de condamner qui ressort d'un grand nombre d'encadrés.

Or, si l'on étudie l'histoire du monde méditerranéen, on s'aperçoit que le bassin du même nom ne connaît paix et prospérité que dans l'unité. A l'Europe, actuellement en cours de construction devra logiquement succéder l'Eurafrique du Nord. Il est à prévoir que la construction de ce monde nouveau, dans le cadre d'une formule adaptée à son époque sera entreprise par des femmes et des hommes à la maturité avancée: les lycéens et collégiens d'aujourd'hui. Cette génération qui va nous succéder aura énormément de mal à se débarrasser du complexe de culpabilité que lui inculquent les actuels manuels scolaires. Et, cependant, nos jeunes devront absolument se réconcilier avec eux-mêmes car ils auront besoin de prendre un jour en compte ce que l'Algérie française avait de meilleur: son potentiel constructif, son dynamisme, son avancée futuriste dans la faculté de gérer la vie pluricommunautaire symbolisée par la culture algérianiste. En corollaire ils devront cerner ses insuffisances, non pour se battre la coulpe, mais pour parvenir à la formule originale précitée en vue de l'élaboration d'une Eurafrique du Nord unie et fraternelle.

Il est temps, il est grand temps, pour les responsables des manuels scolaires de cesser de faire du "mauvais travail".
Il se fait tard...

YVES DERTIÉ.

In l'Algérianiste n°84 de décembre 1998

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