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La Mort de Charles De FOUCAULD

Écrit par Daniel GRÉVOZ. Associe a la categorie Autres personnages remarquables

 

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LA MORT

DE

CHARLES DE FOUCAULD

 

L'assassinat du père Charles de Foucauld, en décembre 1916, reste l'événement le plus connu de la guerre qui ébranla le Sahara à cette époque. Une guerre à laquelle le conflit mondial déchirant alors le reste du monde n'était pas étranger. Mais, à l'inverse de ce qui se passait en Europe, il s'agissait là d'une guerre de mouvement où l'ennemi des troupes coloniales françaises, les Touareg, était aussi imprévisible qu'insaisissable.

C'est au milieu de l'année 1915 que s'annoncent les premiers soubresauts qui vont mettre le désert africain à feu et à sang. Les méharistes français viennent à peine d'achever la conquête du Sahara et sont loin d'en avoir réalisé toute l'exploration. Aussi, leur domination est-elle encore bien fragile et se trouve-t-elle très vite malmenée par un mouvement de révolte fomenté depuis le désert libyen par les Turcs (alliés des Allemands) et un mouvement religieux musulman peu enclin aux concessions : les Sénoussis. Les deux parties sont pourtant adversaires car les Sénoussis cherchent à débarrasser la Libye de la férule des Turcs. Mais, pour l'occasion, ils vont s'entendre entre musulmans contre les entreprises coloniales des Italiens et des Français.

C'est le Sud tunisien qui reçoit le premier choc du conflit au cours de l'été 1915. A cette époque, les populations sahariennes de Libye boutent les Italiens hors d'une partie de la Tripolitaine et du Fezzan. Les postes français du Sud tunisien se retrouvent alors en première ligne. Après avoir recueilli une partie des troupes italiennes en déroute, ils essuient de violentes attaques dont ils ne se sortent pas sans mal.

Ces premières passes d'armes, si elles ne sont pas toutes victorieuses pour les assaillants enhardissent cependant leurs entreprises et leur valent de nombreux ralliements. Comme une traînée de poudre, le mouvement s'étend au Sahara tout entier et, l'une après l'autre, à de rares exceptions près, les tribus touarègues entrent en dissidence.

En mars 1916, c'est le poste français de Djanet, pomme de discorde depuis longtemps entre Français, Turcs et Touareg, qui tombe après dix-sept jours de siège. II n'a pas résisté au feu des canons que les Touareg ont pris aux Italiens du Fezzan. Deux mois plus tard, la place est reprise par un fort détachement français mais on ne peut y laisser une garnison. L'endroit, aux confins des possessions françaises du Sahara, est bien trop difficile à ravitailler. Il faut parcourir pour cela des centaines de kilomètres de pistes dont chaque détour est exposé aux embuscades des Touareg. Et c'est un genre d'attaque dans lequel les nomades excellent. Avec une poignée de combattants résolus, rompus aux coups de mains, ils mettent à mal les liaisons que les Français tentent de maintenir entre leurs postes. Les convois de ravitaillement sont régulièrement pris à partie et pillés malgré l'escorte qui les accompagne. On devra ainsi abandonner Fort-Polignac, le 23 décembre 1916, faute de pouvoir l'approvisionner en vivres et en munitions. La garnison, privée de vivres frais, était en proie au scorbut et à bout de résistance...

L'abandon de Djanet et de Fort-Polignac marque un important recul des troupes françaises sous la pression des nomades dissidents. Et les détachements méharistes sont impuissants à contrer l'action des Touareg. Malgré une détermination sans faille et une bonne maîtrise de la guérilla en zone désertique, ils sont trop peu nombreux pour contrôler le Sahara tout entier. Ils se battent contre un ennemi habile, qu'il faut traquer sur des centaines de kilomètres dans les régions les plus arides du désert africain.

Les accrochages se multiplient au cours de l'année 1916 sur tout le territoire saharien tenu par les Français. La dissidence gagne la région de Tombouctou en avril 1916 et l'Air à la fin de l'année. Ainsi, en décembre 1916, c'est au tour du poste d'Agadès d'être assiégé par plusieurs centaines de Touareg bien armés. Le poste, contre toute attente, résiste quatre-vingt-deux jours avant d'être délivré par une forte colonne de secours venue de Zinder. L'affaire a cependant coûté la perte de plusieurs détachements pris dans des embuscades aux alentours d'Agadès.

 

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Lyautey, ministre de la Guerre de l'époque, s'émeut de ces turbulences dans une région qui lui est chère. II connaît un homme capable d'y mettre un terme : le général Laperrine principal protagoniste de la conquête de cette ingrate partie de l'empire colonial. Au début de l'année 1917, le ministre retire Laperrine du front franco-allemand pour lui confier la tâche de rétablir la suprématie française sur les dunes du désert africain. Avec sa connaissance du terrain et l'appui d'un important chef nomade, Moussa ag Amastane, le général méhariste parviendra à ramener la paix sur ce territoire qui exerce sur lui une véritable fascination. Peu avant que sa carrière ne l'en écarte, il y trouvera la mort en 1920, au cours de la première traversée aérienne du Sahara. (voir " L'Algérianiste " n° 74).

C'est dans ce contexte de guérilla, au plus fort de la tourmente que survient l'assassinat du père Charles de Foucauld. Le religieux s'est installé à Tamanrasset en 1905. L'endroit n'est alors qu'un misérable village où vivent quelques serfs que les Touareg utilisent pour cultiver de maigres jardins. De Foucauld occupe une demeure de banco* qu'il délaisse parfois pour son ermitage de l'Assekrem en plein coeur des montagnes du Hoggar. Pourtant depuis le début des hostilités, il est conscient du danger qui le menace et ne quitte plus Tamanrasset. Son attitude des plus pacifiques ne peut, en effet, faire oublier qu'il est Français et chrétien, qualités honnies des rebelles. II l'ignore d'autant moins qu'il se tient très au fait de la situation et renseigne ses amis officiers méharistes sur ce qu'il apprend par ses relations privilégiées avec les indigènes. Mais il refuse de se replier au fort Motylinski, à cinquante kilomètres de Tamanrasset, comme le lui demandent les autorités militaires.

Sur l'insistance des officiers qui le visitent régulièrement, il a cependant accepté la protection d'un fortin de vingt mètres sur vingt qu'on édifie à proximité du village pour sa sécurité. La construction, réalisée sur ses conseils, est à peu près inexpugnable en cas d'attaque avec les moyens classiques qui ont cours au Sahara. Hormis la ruse... Et, à partir du mois de juin 1916, l'ermite du Hoggar habite dans cette demeure toute militaire où ont été entreposées quelques armes et des vivres.

Le 1er décembre, à la nuit tombée on frappe à la porte du fortin.

- Qui est là ? demande le père méfiant.

Une voix connue lui répond. C'est celle d'un " haratine " (comme on appelle les esclaves noirs au service des Touareg) que le religieux a déjà eu l'occasion de rencontrer.

- C'est El Madani, ouvre, j'apporte le courrier

De Foucauld tergiverse quelques instants : ce n'est pas la date habituelle du courrier. Mais son interlocuteur est convaincant et n'inspire pas de soupçons. Aussi, le religieux finit-il par entrebâiller sa porte et tomber dans le piège. El Madani n'est pas seul ! Une trentaine de Touareg l'accompagnent et l'ont utilisé pour se faire ouvrir le fortin. Que veut-on à Charles de Foucauld ? Se débarrasser d'un personnage emblématique ? Le prendre en otage ? Éliminer une source de renseignements pour les Français ? On l'ignore, mais il semble que le but n'était pas d'attenter à sa vie.

 

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Le fortin de Tamanrasset devant lequel fut assassiné
Charles de Foucauld. Le muret masque la porte d'entrée

 

Le religieux est brutalement tiré hors de sa demeure et jeté à terre. II n'a pas un geste de défense, pas une parole de révolte et tombe à genoux, en prière, sous la menace du canon d'un fusil tandis qu'on pille le fortin et le village. Malheureusement, le nomade qui tient le prisonnier sous son arme n'a pas la même force de caractère que lui. II est nerveux et s'effraye de la fusillade qui éclate soudain à quelques centaines de mètres de là entre ses acolytes et deux méharistes venus de Fort Motylinski. Pris de panique, il décharge son fusil sur l'homme agenouillé devant lui et dont il a la garde. La balle traverse la tête de Charles de Foucauld qui s'affaisse contre un mur en conservant son attitude de prière. Une patrouille française l'inhumera deux jours plus tard dans un fossé défendant le fortin.

Le 15 décembre 1917, le général Laperrine fait exhumer le corps du religieux, qui était son ami, pour lui donner une sépulture plus digne à quelques centaines de mètres du fortin. Le général ne se doutait pas alors que, par un étrange retour du destin, il serait mis en terre à ses côtés, en avril 1920, après avoir trouvé la mort au cours d'une dernière aventure saharienne...

DANIEL GREVOZ

* banco = pisé en Afrique.

Daniel Grévoz a publié aux éditions L'Harmattan
- Sahara 1830 - 1881, les mirages français et la tragédie Flatters.
- Les canonnières de Tombouctou, les Français à la conquête de la cité mythique.
- Les méharistes français à la conquête du Sahara.
- Ailes brisées sur les dunes, la première traversée aérienne du Sahara.
Articles
- Tombouctou un défi au Sahara (Autrement n° 72).
- Les conquérants de Tombouctou (L'Histoire n° 175).
- Le drame de la première liaison Alger-Dakar (Historia n° 578).

In l'Algérianiste n° 76 de décembre 1996