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Charles de FOUCAULD et le Sahara Français

Écrit par Henri HOURS. Associe a la categorie Autres personnages remarquables

 

 
L'intérieur du Bordj du père de Foucauld à Tamanrasset
Photo extraite du saharien n°166

 

CHARLES DE FOUCAULD

ET LE

SAHARA FRANÇAIS

A son arrivée à BÉNI-ABBES, le 28 octobre 1901, Charles de Foucauld était un homme de 43 ans. Saint-cyrien, officier sans vocation militaire, il s'était révélé par l'accomplissement d'une difficile et dangereuse exploration à travers le Maroc encore interdit aux chrétiens et avait aussitôt pris rang parmi les grands explorateurs du moment. Après une conversion religieuse en 1886, il était, en 1890, entré à la Trappe, d'abord à N.-D. des Neiges, dans l'Ardèche, puis à Akbès, en Syrie. Retiré en 1897 comme jardinier-ermite du couvent des Clarisses de Nazareth, il s'était enfin préparé au sacerdoce qu'il avait reçu, le 9 juin 1901. Au regard de cette vie en ligne brisée, son installation dans l'extrême Sud oranais pouvait n'apparaître que comme un nouveau changement en attendant le suivant. Il fallait le connaître intimement pour percevoir, sous cette apparente instabilité, une vocation longue à se former, car dépourvue de modèle.

A la Trappe, Charles de Foucauld avait d'abord cherché une cure d'obscurité, de solitude, de repentir de sa vie passée, de pauvreté extrême, le tout dans l'union parfaite à la personne du Christ, avec laquelle une lecture assidue des Evangiles entretenait, à travers les travaux de la journée et les silences de la nuit, une intimité de tout instant. C'est ce qu'il appelait o" la vie de Nazareth ", telle qu'il pouvait se représenter celle de la Sainte Famille.

Peu à peu, cette vie de Nazareth était devenue en lui une vocation missionnaire : faire connaître le Christ, non par la prédication active et les moyens habituels, mais par la présence de l'Eucharistie, par la pratique ordinaire de l'amitié, de l'assistance, de la fraternité. Hanté par le souvenir de l'Islam, découvert en Algérie et au Maroc il voulait s'établir à la porte de l'empire chérifien, prêt à y entrer dès que ce serait devenu possible.

Avec du recul, le séjour de Beni-Abbes (trois ans et demi, 1901-1905) nous apparaît comme une période d'apprentissage, au cours de laquelle Foucauld eut à perdre quelques illusions, et à écarter des considérations accessoires pour se concentrer sur l'essentiel.

Oasis de cent trente feux, Beni-Abbes abritait en outre une forte garnison : un Bureau arabe et trois compagnies. Frère Charles se sentait là tiraillé entre son rôle de missionnaire auprès des musulmans et celui d'aumônier militaire. Dès l'abord, la découverte de l'esclavage dans la société musulmane le révolta et il pensa aussitôt le combattre par des affranchissements rapides. Il ne tarda pas à comprendre qu'entre l'idéal et le possible, les pesanteurs sociales imposent des délais, et qu'il faut apprendre la patience. De même, il rêva tout de suite de conversions et fit même deux ou trois baptêmes : il s'aperçut que l'Islam ne se traite pas ainsi et que, là encore, il lui fallait être patient.

A ce moment, l'occupation complète et la pacification du Sahara s'achevaient sous l'autorité du commandant Laperrine qui lui proposa de s'installer plus au Sud, chez les Touareg à peine soumis. Lui-même, alors, regardait de ce côté. Il se sentait mal à l'aise à Beni-Abbes et l'accès au Maroc semblait encore problématique. D'autre part, en Algérie, même dans le Sud, il y avait quelques prêtres ; parmi les peuples du désert, aucun. Le 13 août 1905, il s'installa à Tamanrasset, au cœur du massif montagneux du Hoggar. Le poste militaire le plus proche, Fort Motylinski, était à deux ou trois jours de marche : il ne risquait pas d'être aumônier de garnison. D'autre part, son gourbi n'était pas au milieu du village, mais à quelques centaines de mètres : très légèrement à l'écart, il restait lui-même, sans chercher à se faire prendre pour un Touareg, mais tout proche et facilement abordable.

Au bout de deux ans environ, il avait mis au point son rythme de vie. Prière et contemplation ; longues conversations avec les Touareg et avec ses visiteurs, essentiellement des officiers ; travail. Sa pensée missionnaire était maintenant mûre. Tout d'abord, il refusait énergiquement le lieu commun si répandu suivant lequel les musulmans seraient inconvertissables au christianisme : le Christ est mort pour tous, tous doivent le connaître et donc en sont capables. Mais ce sera long, très long, en raison de la nature de la religion islamique. Sur ce point, il revient constamment dans sa correspondance : avec les musulmans, l'heure n'est pas à l'évangélisation directe, qui n'obtiendrait aucun résultat et pourrait même nuire, mais à la préévangélisation, par un travail de civilisation. Pour cela, tout est bon, depuis les conseils les plus pratiques et les plus terre à terre (comme apprendre aux femmes à tricoter) jusqu'aux conseils d'éducation morale glissés aux moments les plus favorables sur le travail, la loyauté, le mariage. Il favorisait de tout son possible l'apprentissage du français, qu'il jugeait de première importance pour que les Touareg fussent capables de se débrouiller avec l'Administration, seuls et sans intermédiaires. En un mot, de leur état de "" sous-développés ", comme on ne disait pas encore, il s'agissait de les élever progressivement jusqu'à nous, ce sont là ses propres termes.

Leur parler de Dieu prudemment, en partant de la grandeur de Dieu, familière à tout musulman, pour s'efforcer de les faire accéder à la notion de l'amour divin, à laquelle ils sont fermés comme à un blasphème.

En attendant, deux tâches, l'une et l'autre capitales, s'imposèrent à lui.

Pour une meilleure connaissance des Touareg et pour préparer la venue des missionnaires (dans un temps lointain...), il accomplit un immense travail linguistique qui, de 1907 à 1916, lui prit tout le temps que lui laissaient la prière et les relations humaines : grammaire, dictionnaire touareg-français et français-touareg, dictionnaire des noms propres, recueils de poésies et de textes en prose. A sa mort, son oeuvre était à peu près achevée.

A côté, aider les officiers dans leur tâche d'administration et de civilisation. Certains s'en choquent, ceux pour qui la colonisation fut un péché et qui voient dans le Père de Foucauld un agent de renseignement au service de l'armée et donc d'une cause injuste. Aux yeux du Père de Foucauld lui-même, c'est bien s'il n'eût pas aidé les officiers qu'il se fût rendu coupable, -à l'égard de la France, sans doute, mais plus encore à l'égard des Touareg eux-mêmes. Là-dessus également, il insiste à toute occasion dans ses lettres : la mission, l'évangélisation, est pour tout chrétien un devoir strict ; et donc également, si elle est nécessaire, l'œuvre préparatoire de civilisation. A plus forte raison le devoir s'impose-t-il à nous, Français, à l'égard de nos colonies. La France est au Sahara. C'est un fait qu'il n'a pas à discuter. Mais, à ses yeux, c'est également un bien, car il apporte les bienfaits d'une civilisation supérieure à tous égards. De Foucauld est hanté par la gravité de ce devoir, anxieux de constater combien la France le remplit mal : trop souvent, elle envoie au Sahara des trafiquants, non des chrétiens ; elle s'oppose même, suivant en cela la politique constante de l'Armée, puis de l'Administration, à l'évangélisation et favorise le développement de l'Islam. Et il prévoit : si nous ne changeons pas de comportement, les progrès de l'instruction que nous aurons apportés se feront contre nous et, dans cinquante ans, ils nous chasseront ; il écrivait cela en 1912...

Voilà pourquoi, contribuer à l'œuvre de paix et de civilisation en intervenant auprès des officiers en qui il avait confiance - ce n'était pas le cas de tous - était pour lui un devoir dont l'évidence ne se discutait même pas. D'autant plus qu'il se sentait seul à pouvoir le faire, non seulement grâce à sa connaissance des Touareg, mais parce que ses relations personnelles de confiance et d'amitié dans l'Armée d'Afrique à laquelle il avait appartenu lui permettaient de passer à travers bien des obstacles administratifs ; il s'exprime clairement, le 29 février 1912, dans une lettre au lieutenant Depommier (1) : " Excusez la simplicité, la netteté avec laquelle je dis certaines choses et me permets de vous donner certains conseils. Ce qui me donne une extrême liberté avec vous, c'est la certitude complète dans laquelle je suis que vous cherchez uniquement et de toutes vos forces le bien général".

Aussi, avec les officiers amis, s'étendait-il longuement en informations et recommandations sur les sujets les plus divers : le dernier rezzou, la situation matérielle (pluie, vol de sauterelles, état des récoltes), avis sur tel règlement à prévoir ou à réformer, comment traiter les esclaves affranchis, injustices ou sottises à ne pas commettre ou à ne pas renouveler (réquisitions abusives, ou faites dans des conditions absurdes et ruineuses pour les Touareg), conditions de l'élevage et de l'utilisation des chameaux, nécessité d'une justice équitable et forte, etc. Conscient du mal que peut faire un homme bien intentionné mais mal informé, il trace, dans la même lettre citée plus haut, un vaste programme :

  • 1° Connaître le pays.
  • 2° Connaître les particuliers.
  • 3° Bien gouverner : faire régner la paix
    • faire régner la justice
    • faire régner la vertu, la concorde, la prospérité.
  • Civiliser : assimiler
    • franciser
  • Faire progresser : moralement
    • intellectuellement
    • matériellement.

En résumé :

Charles de Foucauld a consacré sa vie à l'élévation morale et matérielle des populations du désert, donnant l'exemple d'une existence de fraternité, de service et de pauvreté extrême, fondée sur l'adoration du Dieu vivant, préparant la venue de ceux qui, le jour où cela serait enfin possible, prêtres et ménages de laïcs missionnaires, viendraient donner à la mission chrétienne toute son ampleur.

Par le fait même, sous la pression des besoins et dans une indépendance totale à l'égard des habitudes de penser et d'agir, Frère Charles a créé un mode nouveau d'apostolat sacerdotal et missionnaire : caché, enfoui au milieu de la vie quotidienne des populations. Son influence a marqué non seulement ceux qui se réclament explicitement de lui (ils sont nombreux, les plus connus sont les Petits Frères de Jésus, créés en 1933), mais d'une foule d'autres dans le catholicisme contemporain

Comment ne pas évoquer les prêtres ouvriers ? Mais les contresens à son propos sont fréquents. Ainsi, il n'est jamais " devenu touareg ", comme il est dit parfois. Non, il s'est donné aux Touareg, totalement, sans réserve ni retour, mais il n'est pas devenu l'un d'eux et n'a pas cherché à le devenir. Ses travaux linguistiques, ses efforts civilisateurs, tout cela, à ses yeux, était nécessaire pour préparer l'évangélisation, mais ne la constituait pas. Ce n'est pas le développement économique, ni même social, qui évangélise, mais l'authenticité chrétienne et la sainteté des missionnaires. Voilà le grand message du Père de Foucauld.


HENRI HOURS

Archiviste honoraire de la Ville de Lyon

1. Citée par M. de Suremain, dans le Bulletin trimestriel des Amitiés Charles de Foucauld, juillet 1996, p. 12 et suivantes.

In l'Algérianiste n° 76 de décembre 1996

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