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Henri DUVEYRIER (1840-1892)

Écrit par Edgar SCOTTI. Associe a la categorie Autres personnages remarquables

HENRI-DUVEYRIER-1-hoggarHenri Duveyrier est né à Paris le 28 février 1840, deux années après la mort de René Caillié, premier Français à être entré dans Tombouctou. Il est issu de l'union, le 1er mai 1839 à Passy, de Charles Duveyrier et de Ellen Claire Denie née à Bath au Royaume-Uni. Le 4 juin 1854, Henri, alors âgé de 14 ans, sa sœur Marie et son frère Pierre, perdent leur mère atteinte de tuberculose. Leur père, ancien avocat, ancien apôtre du saint-simonisme les fait voyager en France, en Suisse, en Allemagne. Sur la route vers ces deux pays, ils s'arrêtent à Oullins dans la propriété de François-Barthélemy Arlès-Dufour commissionnaire en soieries, ami intime de Prosper Enfantin.

Au cours de ces déplacements, Henri Duveyrier tient un journal de route sur lequel il note des observations concernant la flore, la faune, les paysages traversés le climat, la géographie. Il s'intéresse aussi à la pratique des langues, pour lesquelles il manifeste de réelles aptitudes.

Au cours de l'année 1854-1855, il est inscrit dans un pensionnat religieux en Bavière, à Lautrach en mai 1855. Un peu plus tard, toujours en 1855 et jusqu'en 1857, son père l'envoie à l'école de commerce de Leipzig où il est l'élève de l'orientaliste éminent, le docteur Fleischer qui lui enseigne l'arabe. Le continent africain exerce déjà sur Henri Duveyrier un irrésistible attrait alors que son père aurait préféré qu'il s'intéresse à la Chine. Aussi, c'est sans grande conviction qu'il entreprend des études de chinois.

Cependant ne voulant pas s'opposer à une vocation aussi nettement affirmée, son père, encouragé par son ami Arlès-Dufour, le laisse se lancer dans un voyage d'études en Algérie. Âgé seulement de 17 ans, Henri Duveyrier part de Marseille le 23 février 1857, et arrive à Alger le 26; il y rencontre Oscar Mac Carthy qui, inquiet de son jeune âge et de sa méconnaissance du pays, s'abstient dans un premier temps de lui donner le moindre encouragement. A Boghar, alors à la limite des zones sud d'accès au Sahara, le général Castre adopte la même attitude et lui refuse des montures. Avec un retard consécutif à cet arrêt forcé à Boghar, Henri Duveyrier poursuit cependant sa route en compagnie d'Oscar Mac Carthy. Ce dernier intéressé par l'entreprise du jeune homme accepte finalement de l'accompagner.

Henri Duveyrier et le célèbre géographe arrivent à Laghouat le24 mars 1857, après un arrêt au tombeau du marabout de Sidi-Makhlouf. En face de cette manifestation de l'Islam Henri Duveyrier ressent sa première émotion religieuse.

Bien que situé à 400 kilomètres au sud d'Alger, Laghouat n'était alors occupé que depuis cinq ans par la France.

 


Le Hoggar, (collection J-P. Escande)

 

Il y est séduit par l'oasis, son silence, ses palmiers superbes protégeant des arbres fruitiers et une luxuriante végétation.

A Laghouat, Henri Duveyrier est reçu par le commandant Margueritte dont il apprécie l'accueil.

Sa rencontre avec un Targui nommé Mohammed-Ahmed lui fait grande impression. Ce nomade a une voix douce et lui promet que, dès son retour à Ghât, il lui enverra un livre en " tifinar ", la langue des Touareg.

En remerciement, Henri Duveyrier lui offre ses pistolets et sa poire à poudre. Selon son " Journal d'un voyage dans la Province d'Alger " (février, mars, avril 1857), édité par Challamel, Paris en 1900, ce don avait été précédé par celui d'une carabine par le commandant Margueritte lui même. Devant ces présents, le nomade veut offrir son chameau. Le commandant supérieur du cercle de Laghouat ainsi que son hôte ont beaucoup de mal à l'en dissuader. Promesse est faite qu'un jour il irait le voir. C'est peut-être à Laghouat qu'Henri Duveyrier découvre pour la première fois ces " bons Touareg ".

A son retour en métropole et alors qu'il est déjà membre de la Société Orientale de Berlin, Duveyrier fait en allemand une communication sur les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites et les Touareg Azdjer et leurs dialectes, communication que cette société allemande jugea digne d'être insérée en 1858 dans son recueil.

Admirateur de l'explorateur allemand Heinrich Barth, Henri Duveyrier lui consacre un article publié dans " La revue contemporaine " du 28 février 1866, ainsi qu'un avant-propos rédigé en 1872 pour l'ouvrage du même Heinrich Barth intitulé, " Idées sur les explorations scientifiques en Afrique ". C'est à Londres, grâce à une recommandation du docteur Fleischer, qu'Henri Duveyrier rencontre pour la première fois Heinrich Barth. Ce n'est qu'après avoir, lui aussi, tenté de le dissuader d'entreprendre si jeune d'aussi durs labeurs, qu'Heinrich Barth lui prodigue enfin avec une bienveillante sollicitude conseils et avertissements.

Puissamment soutenu et encouragé par des personnalités comme Heinrich Barth, le docteur Fleischer et avec l'aide financière de François-Barthélemy Arlès-Dufour, son père donne son accord à ses projets d'exploration du Touat du Hoggar et du Tchad. Une seule condition reste posée par Charles Duveyrier. C'est celle d'une préparation extrêmement minutieuse de son voyage. Henri Duveyrier s'entoure alors des conseils d'éminentes personnalités du monde scientifique, comme Lambert-Bey, Yvon Villarceau et Renou pour les méthodes d'observations météorologiques et le maniement des instruments de relevé des coordonnées. Pour la minéralogie et la géologie il recourt à Dufrénoy, Hugard, Hérincq et Duméril. Quant à Ernest Renan et Léon Rénier ils font de lui un linguiste et un ethnographe. Enfin, Caussin de Perceval, Raynaud et le docteur Perron parachèvent l'enseignement du docteur Fleischer; Henri Duveyrier devient un parfait arabisant. Irrésistiblement attiré vers le continent africain le jeune voyageur est étonnamment conscient des difficultés et des dangers qui l'attendent. Il s'y expose à nouveau avec comme seul objectif celui d'apporter sa modeste contribution au service de la France et de la science.

Le 1er mai 1859, alors qu'il n'a que dix-neuf ans, il prend le train à Paris. Sur le quai, son père et sa sœur Marie l'accompagnent avec tristesse. Après un arrêt à Oullins, pour remercier M. François-Barthélemy Arlès-Dufour, il embarque sur le "Marabout " en partance pour Stora.

Après un court séjour à Constantine, le 22 mai 1859 il est à Batna où il revêt le costume de l'Orient qu'il ne devait plus quitter. Sans abjurer sa propre religion, sans se convertir, il accorde sa confiance à la confrérie des Tidjania et en aurait porté le chapelet. Le 8 juin 1859, il quitte El-Outaya et après avoir péniblement franchi les rochers brûlants, il découvre la longue ligne des palmiers de Biskra où il est accueilli avec bienveillance par le colonel Seroka, commandant le cercle. Henry Duveyrier, diplomate, médiateur et correspondant à la Société de géographie de Paris qui imprime son premier mémoire, voyage sur un âne (acheté soixante-dix francs à Biskra) grâce à ses propres économies et aux subsides fournis par son père et ses amis François-Barthélemy Arlès-Dufour et les frères Pereire. A partir de cette fin juin 1859, les Arabes le surnomment Si Saad ben Abd Allah Doufiry (la chance ou le bonheur de l'esclave de Dieu Doufiry, déformation de Duveyrier). A Ghardaïa, au M'Zab, les difficultés commencent avec une tentative d'empoisonnement au phosphore. A Metlili, il est victime d'un vol de quelques objets alors qu'il se trouvait dans la maison du caïd. Après avoir parcouru deux cent soixante-dix kilomètres, il arrive à El-Goléa où la population refuse de le ravitailler; il est alors contraint de manger des lézards.

A la suite de l'échec relatif de ce premier voyage à El-Goléa, il remet à plus tard une reconnaissance à Ghadames et à Mourzouk et reprend le chemin du nord, vers Touggourt à quatre cents kilomètres de là, puis jusqu'à Biskra, deux cent quinze kilomètres plus loin.

Henri Duveyrier: explorateur.

Les 27 et 28 décembre 1859, Henri Duveyrier est courtoisement reçu à Constantine par le général Desvaux mandaté par le général de Martimprey pour le recommander au marabout de Témacine " celui-là même qui donnera le chapelet de l'ordre des Tidjania à Duveyrier ". Ce marabout devait le protéger et lui faire rencontrer Si Hamza, un agitateur récemment rallié à la France.

Cette démarche met en évidence l'ignorance complète du commandement français sur la situation de ces régions situées aux confins de la Tripolitaine et du Soudan. Cette vaste zone de sable et de roches volcaniques excitait alors la curiosité de nombreux voyageurs étrangers et français. Il apparaît aussi qu'à cette époque un certain esprit de compétition semble opposer, en toute courtoisie cependant, Henri Duveyrier au géographe algérois Oscar Mac Carthy intéressé par un projet de création d'une liaison Nord-Sud à travers le Sahara. Le 31 janvier 1860, Duveyrier achète à Biskra une petite jument qu'il échangera plus tard contre un cheval. Parti de Biskra le 4 février 1860, il va à El-Oued, à Ouargla et à Touggourt.

En compétiteur loyal, voyant que le géographe Mac Carthy ne s'intéresse plus au désert de Tripolitaine, il se lance alors sur la piste de Ghadames.

Quelques années plus tard, en 1862 à Alger, Oscar Mac Carthy dresse et dessine sous les yeux d'Henri Duveyrier une carte précise et détaillée de ses voyages dans une région inhospitalière. Cette carte met en évidence la qualité des relations qui unissaient ces deux hommes exceptionnels, dont la compétition, si elle eut lieu, est restée empreinte de bienséance et de courtoisie.

 


Carte du Hoggar

 

Henri Duveyrier au pays des Touareg.

A partir de janvier 1860, Henri Duveyrier est officiellement chargé de recueillir des renseignements pour des ministères : Intérieur, Agriculture, Colonies, Algérie, Commerce et Travaux Publics. L'un de ces ministères lui demande même d'étudier les possibilités d'élevage du ver à soie ainsi que la culture du coton dans l'Oued Rih.

Ce voyage a en outre trois objectifs :

- recueillir sur le Sahara des données géographiques,

- ouvrir des relations politiques et commerciales avec les populations,

- préparer l'exploration des régions voisines du Soudan.

Toutes les informations devront être expédiées à Paris par l'intermédiaire du général de Martimprey, chef d'état-major du général Randon.

Le 26 juillet 1860, Duveyrier quitte El-Oued. Quelques jours plus tard, le 4 août 1860, sa rencontre au puits de Berresof avec le cheikh Othman, monté sur un méhari blanc, allait sceller une tumultueuse amitié avec Ikhenoukhen, aménôkal des Touareg Ajjer. Après sept jours sans eau, sous une chaleur suffocante, ils arrivent le 14 août 1860 à Ghadames à 450 kilomètres d'El-Oued. Henri Duveyrier y est fort mal reçu par le " Moudir " qui dirige la région au nom du gouvernement turc. Il rencontre dès lors plusieurs oppositions.

La première, la plus violente celle des Senoussia, alliés des Turcs, puis celle, plus insidieuse de l'Anglais Richardson dont les neuf cents douros (soit quatre mille cinq cents francs), plus des effets, offerts à Ikhenoukhen, dépassent nettement les possibilités de Duveyrier qui ne peut donner plus de mille cent francs. Il envisage même d'écrire au journal le " Times ", pour dénoncer cette concurrence déloyale. (Duveyrier s'exprime dans un anglais parfait qu'il tient de sa mère). De Ghadames, il expédie au général de Martimprey une " notice sur les relations commerciales d'El Oued ".

Dans sa correspondance il regrette de n'avoir pas eu la possibilité de rédiger le traité dit " de Ghadames " dont il n a fait qu'obtenir la signature par l'aménôkal Ikhenoukhen. Renonçant à poursuivre sa route vers Ghat, beaucoup plus au sud sur la frontière Tripolitaine, il quitte Ghadames pour Tripoli où il arrive le 2 octobre 1860. Il n'a plus d'argent et se trouve dans l'obligation de tirer sur le compte de son père une traite de sept cents francs à quinze jours au profit du consul de France à Tripoli, le mandat qui lui était destiné s'étant égaré.

Le courage d'un humble voyageur.

Durant le retour vers Ghadames, la sinueuse traversée du djebel Nefousa est rendue périlleuse par l'étroitesse des pistes en surplomb au-dessus du vide. Par la suite, une attaque de dissidents ainsi que des pluies torrentielles retardent la marche de son escorte. Le 8 décembre 1860, Henri Duveyrier est de retour à Ghadames où il trouve cinquante-neuf lettres et de nombreux journaux.

Dans une de ces lettres, son père lui suggère de rédiger pour l'empereur une note sur ce qu'étaient les pays traversés à l'époque de César. Bien que très fatigué et miné par le paludisme, cette tâche supplémentaire l'intéresse parce qu'elle le fait connaître dans les ministères où on loue ses mérites et son courage. Cependant les subventions promises tardent à arriver. En cette fin de 1860, il est dans le dénuement, alors que Ikhenoukhen lui réclame sans cesse de l'argent, des fers pour ses chevaux, du couscous ou ou des dattes.

Parti de Ghadames vers le 20 décembre 1860, il se dirige vers Ghât en passant par Ohanet, à 190 kilomètres de Ghadames, Eguelé qui deviendra plus tard Edjelé à cent cinquante kilomètres d'Ohanet. Le 11 février 1861, il est à Tarat et se plaint de la lenteur de sa marche, alors que les caravanes font ce trajet en vingt jours. A Tarat, il n a toujours pas d'argent et note : " Il ne m'importe pas tant d'avoir de grosses sommes d'argent à Paris que d'en toucher de modérées à temps ici. C'est-à-dire le plus vite possible ".

A l'origine de cette lenteur, il y avait une sourde incitation du chérif Mohammed ben Abd Allah auprès des gens de Ghât et ceux d'Ikhenoukhen pour les exhorter à la guerre sainte contre l'homme seul qui se dirigeait vers cette ville. Durant une vaine et inutile attente, Henri Duveyrier constate le peu d'influence qu'a Ikhenoukhen sur ses propres sujets. Ses vivres étaient épuisés, Plus de sucre, plus de couscous. En outre il avait failli être noyé par une crue subite d'un oued saharien. Le 28 février 1861, jour de son anniversaire, son revolver s'enraye et explose dans sa main au moment où il le vidait de ses munitions.

Le 14 mars 1861 il arrive devant Ghât où il campe à une distance respectueuse des remparts et subit les insultes et injures de la population. La présence d'Ikhenoukhen à ses côtés lui évite d'être molesté, mais ne lui permet d'acheter ni légumes, ni poulets.

Au cours de ces quinze jours d'attente devant Ghât, Henri Duveyrier rencontre l'opposition des tribus Senoussia. Sous le prétexte de chasser " l'akafer ", (l'infidèle), elles s'inquiètent surtout de la suppression éventuelle, au cas où la France s'installerait dans la ville, de la traite des nègres, le seul commerce qui assure la prospérité de Ghât.

 


(collection J.-P. Escande)

 

Dans l'impossibilité d'entamer le moindre entretien, il y voit construire à la hâte la zaouia sénoussiste et observe qu'il est suivi par un fanatique nommé Hadj Ahmed ben Belkasam qui devait lui créer les pires difficultés, plus tard durant la traversée du Fezzan, à Zouïla' et surtout à Traghem.

Le 5 mai il parvient à Serdelès. Cependant dans ce désert sans eau, sa santé se dégrade. Il souffre notamment d'une ophtalmie et se soigne au nitrate d'argent. A Tekertiba où il arrive le 25 mai il est toujours exposé aux actions de dénigrement menées contre lui par Hadj Ahmed. Enfin le 9 juin, il est devant Mourzouk, avec Ikhenoukhen de retour dans son fief, d'où il avait été évincé par les Turcs. Le 18 juillet à Th'aleb, il est piqué par un scorpion, mais n'en fait allusion que dans une lettre adressée au commandant Forgemol, successeur de Séroka à Biskra.

Aux environs du 20 août 1861 il arrive à Sokna. Enfin, le 20 septembre 1861, il est à Em Menchya près de Tripoli, dans la villa de M. Botta consul de France, où il se remet de ses fatigues. Il avait conquis l'estime et l'amitié des " bons Touareg " dont il sera désormais l'ardent défenseur. II aime ces populations qui ne comprennent qu'une justice équitable mais prompte. A Tripoli en octobre 1861 il assiste à une exécution capitale. La sauvagerie avec laquelle la sentence est appliquée l'émeut profondément.

Il songe déjà à l'ouvrage qu'il va rédiger, pour faire découvrir aux Français des régions vierges de toute pénétration étrangère. A son embarquement à Tripoli, sur une " coquille de noix ", toutes les autorités françaises lui font des adieux solennels. De Naples où il arrive quelques jours plus tard, il repart pour Alger sur un bâtiment un peu plus confortable.

A Alger il est cordialement accueilli par le général de Martimprey, qui lui conseille de se reposer mais lui demande en même temps un rapport de deux cents pages. Il arrive enfin à Alger dans un état d'extrême faiblesse qui inspire à sa famille les plus grandes inquiétudes. Soigné chez le docteur Warnier, pour une typhoïde aggravée par de violents accès de paludisme, Henri Duveyrier souffre en outre d'une phlébite. Des troubles des méninges altèrent sa mémoire et entravent la rédaction d'un ouvrage, qui devait donner lieu à quelques controverses sur lesquelles il ne semble pas utile de revenir.

Sa vie de pionnier, d'errant solitaire, d'ouvreur de routes, de découvreur de régions comme celle de l'Erg Isaouën où se trouve le plateau rocheux de l'Eg'eleh est désormais terminée. C'est lui, Henri Duveyrier qui a donné à ce massif le nom du point le plus remarquable de la région. Le site d'Eg'eleh ou Eguelé et plus tard d'Edjeleh est situé dans un ensemble montagneux dont la couleur noire tranche sur les teintes claires de l'Erg, pour lui faire mériter son nom qui signifie, scarabée en Tamacheq (1).

Pour les services rendus à son pays, pour la confiance que lui accordent des notables Touareg comme Ikhenoukhen et Sidi Ahmed El Bakkai qui reconnaissait " qu'il est meilleur que les musulmans ", alors qu'il n'avait jamais abjuré sa religion, le 22 janvier 1861, bien qu'il riait que vingt et un ans, Henri Duveyrier est nommé dans l'ordre de la Légion d'honneur.

Ce n'est que vingt et un ans plus tard et sur l'insistance du général Louis Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal et créateur du port de Dakar, qu'il reçut la rosette de la Légion d'honneur. En reconnaissant de façon unanime les résultats obtenus au cours de ce voyage, la Société de Géographie lui attribue en 1864 sa grande médaille d'or. Après la publication de son " journal d'un voyage dans la Province d'Alger " cette médaille récompensait son ouvrage intitulé " Les Touareg du Nord " ainsi qu'un autre sur " Le commerce du Sahara et de l'Afrique centrale ". Le premier de ces deux livres extrêmement complet est encore actuellement ce qui se fait de mieux pour faire connaître et aimer ce peuple, le milieu dans lequel il vit, la configuration de la région et sa végétation. Après le décès de son père le 9 novembre 1866, il entreprit de rédiger un ouvrage sur les confréries religieuses ainsi que sur leurs " Rhouan " (fidèles).

Réception en France de notables touareg.

Cette réception est organisée par le général de Martimprey sous l'autorité du maréchal Pélissier. Lorsque cheikh Othman arrive à Alger le 10 mai 1862, Henri Duveyrier participe aux négociations en vue d'organiser le voyage en métropole de la délégation. Le 19 mai, Duveyrier et sa suite débarquent à Marseille où la délégation officielle des Touareg est reçue le 22 mai à la Chambre de Commerce.

Le 24 mai 1862, au cours d'une séance extraordinaire de la Chambre de Commerce de Lyon, cheikh Othman ainsi que les notables touareg, sous la conduite de M. de Mircher, premier aide de camp du sous-gouverneur de l'Algérie, de M. de Polignac, officier du Bureau arabe et du docteur Warnier sont reçus officiellement. C'est Henri Duveyrier qui sert d'interprète.

La traversée d'un autre désert.

La déclaration des hostilités de 1870, surprend Henri Duveyrier à Oullins dans la propriété de François Barthélemy Arlès-Dufour. Malgré la précarité de son état de santé, il est appelé sous les drapeaux en vertu de la loi du 10 août 1870, au moment même où il s'apprêtait a s'engager. Ainsi, en dépit de nombreux séjours à l'hôpital, le 4 décembre 1870, il réintègre le 90° régiment d'infanterie de ligne et le 21 décembre il est fait prisonnier. Aussitôt envoyé à Neisse en Silésie où il arrive grelottant de fièvre, dans le dénuement le plus complet.

C'est dans les misères de la captivité qu'il apprend le mariage de sa soeur Marie avec Armand Arlès-Dufour, le fils cadet de l'ami de son père. La cérémonie se déroule à Oullins dont le maire est à cette époque Gustave Arlès-Dufour, fils aîné de François, Barthélemy Arlès-Dufour. Sous la pression de la défaite de 1870, les jeunes mariés précipitent leur départ pour Oued el Alleug.

Enfin le 9 avril 1871, Henri Duveyrier, libéré, rejoignait son foyer.

Après les sirènes de la renommée.

Quelque temps après sa démobilisation, Henri Duveyrier est très sollicité par des voyageurs tentés par l'exploration saharienne. Même l'Allemand Rohlfs, ennemi sournois de la France, n'hésite pas en 1879 à lui demander des conseils avant de partir pour Koufra. Alors que lui-même se penche sur l'étude des diverses confréries religieuses ainsi que sur les menées subversives des Senoussi dans toute l'Afrique du Nord, il prodigue conseils et apaisements à tous ceux qui envisagent de prospecter cette partie de l'Afrique.

Son ouvrage sur " La confrérie musulmane de Sidi-Mohammed ben Ali des Senoussi et son domaine géographique " définit une stratégie puisée aux sources même de l'Islam. Ce travail est fort bien accueilli par la presse en général, mais c'est surtout d'Angleterre qu'il reçoit les plus grands éloges après sa publication par la " Saturday Review ".

Beaucoup plus tard il écrivit: " En mars 1861, quand je sortis du pays des Touareg, cette terre était vierge de sang français. Depuis 1874, Camille Douls est le vingtième Français qui a été massacré... vingt en quinze ans (2) ".

Ces menées subversives étaient imputables aux Senoussi inféodés aux Turcs. Elles avaient plusieurs causes dont les principales étaient constituées par le commerce des esclaves. Ils en avaient le monopole, à Ghât notamment. Il y avait aussi le projet de Transsaharien, sa perspective signifiait la ruine de leur économie basée sur des caravanes chamelières et sur le commerce des hommes alors que l'ingénieur montpelliérain Duponchel voyait surtout les échanges de marchandises.

A cette hostilité, s'ajoutaient les luttes tribales que Duveyrier par son dévouement sans bornes, sa compréhension, son extrême politesse parvenait à surmonter pour ouvrir à notre influence les immenses territoires du Hoggar. Et pourtant l'amitié que lui témoignait Ikhenoukhen, aménôkal des Ajjer n'évita pas à Mlle Alexandrine Tinné, jeune exploratrice hollandaise d'être assassinée dans la deuxième quinzaine de juillet 1869 à Bir-Gouig, à quatre-vingt kilomètres à l'ouest de Mourzouk, victime de la cupidité d'un des familiers de l'aménôkal.

Victime de la traîtrise d'une autre fraction touarègue dirigée par Abidoynel, la mission Flatters est massacrée le 16 février 1881 à Bir Gharama, (le puits du tribut). Les guides de la mission lui firent éviter la majeure partie des points d'eau avant de la faire tomber dans une embuscade. Ce massacre, où il n'y eut qu'un seul survivant, un tirailleur, marquait la fin de la pénétration française au Hoggar durant une longue période. Ce n'est en effet qu'après le raid du lieutenant Cottenest, à la tête d'un contre-rezzou de cent trente nomades du Tidikelt, que la France devait reprendre pied au Hoggar, après le combat du 7 mai 1902 à Tit à cinquante kilomètres au nord-ouest de Tamanrasset.

En janvier 1882, trois missionnaires français, les révérends pères Morat Pouplard et Richard, (ce dernier surnommé Marécham par les Touareg) sont assassinés à onze kilomètres de Ghadames.

Un peu plus tard, en 1882, Fernand Foureau vient au domicile d'Henri Duveyrier, à Sèvres, où il expose son plan d'enquête sur ce massacre. En raison des réticences, voire même de son opposition, Duveyrier dégage sa responsabilité sur un projet qui se soldera par l'attaque du 22 avril 1900 et la mort à Kousseri du commandant François-Joseph Lamy ainsi que celle du caporal Receveur à Tabelbalet.

Le 27 mai 1883, il se rend à ses frais à Tripoli et y apprend que les assassins de la mission Flatters et du père Richard étaient commandités par des négociants soucieux de conserver le monopole du trafic avec l'Afrique noire, soutenus par des fonctionnaires turcs affiliés au senoussisme.

Il tenta aussi de dissuader Camille Douls de gagner Tombouctou, depuis le Maroc pour rejoindre le Sénégal en se faisant passer pour un pèlerin (hadj) revenant de La Mecque. Ce fut à lui, en sa qualité de président de la Société de Géographie, d'annoncer le 6 janvier 1890, la mort de Camille Douls dans une oasis de la région de Reggane. Il y eut aussi bien d'autres massacres comme ceux de Dournaux-Duperré, de Joubert et de Palat.

Bien que déjà éprouvé par de sournoises critiques relatives à la confiance qu'il accordait aux Touareg, Henri Duveyrier présenta de façon remarquable devant la Société de Géographie, réunie à Paris le 24 avril 1885, un rapport sur la reconnaissance au Maroc du vicomte Charles de Foucauld, du 20 juin 1883 au 24 mai 1884.

Par la suite, une très solide amitié unit Charles de Foucauld et Henri Duveyrier. C'est en effet après un rendez-vous demandé par Charles de Foucauld que de fructueux échanges de renseignements scientifiques scellent l'amitié de ces deux personnalités. C'est ainsi que l'on peut considérer que si la vocation africaine de Charles de Foucauld découle de sa reconnaissance au Maroc, ce serait à la suite de sa rencontre avec Henri Duveyrier qu'il s'affirma véritablement " saharien " (3).

Ce jeune homme passionné qui regardait de très près les êtres, les montagnes, les animaux, les plantes, les pierres du désert, mais de beaucoup plus loin les aguichantes danseuses bédouines Naïliya de Biskra, avait capté la confiance, l'amitié, voire, l'admiration de Si Othman, de l'aménôkal Ikhenoukhen et de Si Ahmed el Bakkaï. Ces hommes du désert respectaient le courage d'un voyageur désarmé affrontant les dangers d'un pays où les actes d'une inimaginable barbarie étaient courants. Ainsi, lorsque deux tribus étaient ennemies, hommes, femmes, enfants encore dans le ventre de leur mère étaient impitoyablement tués.

Cet explorateur courageux, poli, sachant écouter et comprendre, élevé dans le culte du saint-simonisme dévoué à son pays, ouvrit d'immenses territoires qui donnèrent un siècle plus tard son indépendance énergétique à la France. Ruiné dans sa santé, courbé sous le poids des reproches insidieux et injustifiés, Henri Duveyrier finissait sa vie à Sèvres de façon tragique, le 25 avril 1892. Et pourtant, cet homme si généreux, si courtois s'est intéressé au Sahara, au Hoggar et à leurs habitants. Il n'a rien voulu ignorer de l'Afrique. Il a fait réaliser d'immenses progrès à sa cartographie. Sa connaissance approfondie de l'arabe en a fait un défenseur efficace de cette langue, contre les altérations d'une transcription source d'erreurs. Certains caractères arabes n'ayant pas d'équivalents en français.

Il s'est aussi intéressé aux peintures rupestres.

Mais que reste-t-il aujourd'hui du souvenir d'Henri Duveyrier... ?

Les anciens élèves du collège Henri-Duveyrier se souviennent encore du courageux voyageur français du Sahara des Touareg. Ce bel établissement d'enseignement était situé dans la ville de Blida, à 49 kilomètres d'Alger.

Jusqu'en 1962, deux rues d'Alger portaient le nom d'Henri Duveyrier l'une dans le premier arrondissement, commençait, avenue de la Bouzaréa et finissait rue Léon-Roche.L'autre dans le troisième arrondissement commençait au n° 12 de la rue Poiret et finissait au n° 51 de la rue Daguerre.

D'autres agglomérations moins importantes comme Laghouat El-Oued rendirent hommage à celui qui s'était dépensé parfois au péril de sa vie pour mieux connaître l'Algérie et son prolongement du Hoggar.

Enfin, un village de la commune mixte de Méchéria, traversé par un oued saharien, portait aussi le nom de Duveyrier.

Situé au pied sud d'un mont de deux mille cent trente mètres, il abritait une petite gare construite sur la ligne de chemin de fer à voie étroite Oran-Colomb-Béchar. Le village était situé après Aïn-Séfra et Djenien-Bou-Rezg, avant Béni-Ounif.

En métropole, à Sèvres Hauts-de-Seine, où Henri Duveyrier termina sa vie, une rue commémore toujours le souvenir de l'un de ces héros, aujourd'hui perdus dans les sables de l'oubli.

Sans armes, par sa seule force de caractère, par son travail, sa courtoisie, son ouverture en direction des hommes voilés du Hoggar, Henri Duveyrier a ouvert à la France un immense territoire.

EDGAR SCOTTI

(1) - Eg'eléh ou Eguelé : cf. " Les Touaregs Ajjer " du lieutenant Gabriel Gardel. cf. commandant Bernard Blaudin du Thé et jean Dubief. Editions Baconnier. Alger 1961.
(2) - HENRI DUVEYRIER : publication de l'Afrique nécrologique : mémoire demandé par M. Maunoir, vice-président de la Société de Géographie (page 182 de l'ouvrage de René Pottier).
(3) - RENÉ POTTIER : " La vocation saharienne du Père de Foucauld", Plon, Paris 1939.

Références bibliographiques

- Publié sous la direction du commandant Bernard Blaudin de Thé et jean Dubief : " Les Touareg Ajjer " par le lieutenant Gabriel Gardel, mort pour la France en 1916. Edité par l'Institut de Recherches Sahariennes de l'Université d'Alger. Editions Baconnier Alger 1961.
- RENÉ POTTIER : " Henri Duveyrier, un prince saharien méconnu ". Librairie Plon. Les petitsfils de Plon et Nourrit. Imprimeurs-éditeurs, 8, rue Garancière, Paris VIe. 1938.
- G. Le Fèvre et P. Mannoni : " Notre Sahara : une terre morte qui ressuscite " Collection Les Chants du Monde. Editions Denoël. 19, rue Amélie, Paris VIIe.1956.
- Mme Jacqueline Baylé : " Quand l'Algérie devenait Française ". Fayard éditeur Paris 1981.
- Vicomte Charles de Foucauld : " Reconnaissance au Maroc 1883-1884 ". Ouvrage illustré de 4 photogravures et de 101 dessins d'après les croquis de l'auteur. Rapport fait à la Société de Géographie de Paris dans sa séance générale du 24 avril 1885 par Henri Duveyrier.
Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales. 17, rue Jacob, Paris VIe.
- Chantal Edel : " Les fous du désert ". Editions Phébus 1991, imprimerie Floche, Mayenne.
- Jean-Marc Durou : " Sahara : la passion du désert ", préface de Nano Dayak. Editions de la Martinière.
- Philippe de Craène et François Zuccarelli : " Grands sahariens à la découverte du désert des déserts ". Collection: " Aventure coloniale de la France ".
- René Pottier : " La vocation saharienne du Père de Foucauld " . Plon. Paris 1939.

In l'Algérianiste n° 85 de mars 1989