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Roger FRISON-ROCHE (1906-1999)

Écrit par Boris KAN. Associe a la categorie Auteurs

Roger Frison-Roche

"Je ne me suis jamais posé la question de savoir si ce que j'écris restera ou non ".
Roger Frison-Roche

    Le 17 décembre dernier, Roger Frison-Roche, l'alpiniste de la Compagnie des Guides de Chamonix, dont il fut longtemps président, le skieur qui obtint en 1931 le premier diplôme de moniteur délivré par la Fédération Française de Ski, le journaliste, le grand reporter, le romancier, l'historien, l'explorateur du Sahara et du Grand Nord... s'en est allé vers son nouveau destin.

    Il est mort à Chamonix, sa ville de prédilection, des suites d'un malaise dans un restaurant où il avait l'habitude de prendre ses repas de midi avec ses camarades de montagne. Il allait avoir 94 ans en février de cette année 2000, dont il aurait aimé fêter l'avènement au milieu des siens, histoire de faire un clin d'œil à ce siècle finissant. Car sa famille, qu'il avait été fier de fonder, était, comme il l'a si bien écrit " le monument le plus durable que l'homme puisse élever à l'homme ".

    Avec cette famille il a passé dix-sept années de sa vie en Algérie et il avait gardé de ce pays une grande nostalgie. Il l'a aimé, il y a connu le bonheur, il s'y était fait beaucoup d'amis. Sa fille Martine y est née. Elle a, comme sa sœur aînée Danielle, épousé un Pied-Noir.

    Je l'ai connu à son retour de la guerre, en 1946, sur les pentes de Chréa. Pour nous skieurs c'était Frison et son épouse Frisonnette, c'est d'ailleurs ainsi que les nomment aussi les Chamoniards. Je me souviens de cet homme très amical toujours gai ironique et serviable.
    Il voulait toujours aider les jeunes à se perfectionner, à nous communiquer son enthousiasme, sa soif de savoir, à mettre le pied à l'étrier des uns et des autres. Il poussa certains d'entre nous à suivre des stages de ski et de montagne dans les Alpes.
    Alors que j'étais étudiant à la faculté d'Alger, il m'avait proposé, un jour de 1948, de collaborer à la page des jeunes de " L'Écho d'Alger ", pour y assurer une chronique universitaire. Et c'est ainsi qu'avec un de mes amis nous avons publié une série d'échos un peu pamphlétaires, sous la signature des " Deux Faluches ".

    Il était arrivé à Alger en 1938, à l'invitation d'Eugène Robe, qui dirigeait le grand quotidien algérois " La Dépêche Algérienne " et qui avait été séduit par ses reportages sur le Sahara et le Hoggar, parus dans " Le Petit Dauphinois " et notamment par son récit " L'appel du Hoggar ", qu'il publia dans " La Dépêche ".
    Ils se lièrent d'amitié et il lui proposa d'intégrer son équipe comme directeur de la rédaction. Il y apporta son œil neuf sur cette Algérie qui le passionna d'entrée.
    C'est à la demande d'Eugène Robe, en 1940, qu'il écrivit une série d'articles exaltant le courage, l'énergie, la volonté, dans le seul but de secouer la jeunesse traumatisée par la défaite. C'était un moyen pour lui inculquer un idéal d'effort canalisant ses espoirs, démontrant que l'avenir du pays était dans la jeunesse, sans donner de couleur politique à ses écrits. La montagne, ses dangers, ses efforts et ses joies était l'occasion unique de renouer avec ces vertus, et c'est ainsi qu'est né, à Alger, sous forme de roman à épisodes: " Premier de cordée ", livre qui fit sa célébrité.

    Ses jugements étaient extrêmement pertinents et il saisit tout de suite les problèmes qui allaient se poser à ce pays.
    Il comprit très vite l'erreur monumentale des gouvernements de la Troisième République laïque et anticléricale, qui jetèrent la Kabylie berbère dans les bras des islamistes, devenus redoutables après la création en 1931 de l'association des Ulémas, qu'ils avaient eux-mêmes suscitée, pour mettre en échec les tentatives de christianisation de ce pays.
    Également, en janvier 1941 à Alger, la révolte d'une unité de Spahis algériens qui fut occultée et sévèrement réprimée, et où il faillit perdre la vie, lui révéla l'action sournoise de l'Intelligence Service britannique, préfigurant les émeutes du 8 mai 1945, qui amorcèrent le soulèvement général du ler novembre 1954.
    Remarquons que cette explication rejoint les thèses du docteur Jean-Claude Pérez exposées dans son livre: " Les vérités tentaculaires sur l'O.A.S. et la guerre d'Algérie ", paru en 1999.

    Après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, il rejoignit le front tunisien comme correspondant de guerre pour le compte de " La Dépêche Algérienne ". Il fut très vite fait prisonnier par les Allemands, transféré en métropole, d'où il rallia les maquis de Savoie et participa aux combats pour la libération. Il fut très peiné de constater la campagne de calomnies publiée par le journal " Alger Républicain " au sujet de cet épisode de sa vie. C'était en réalité une infâme machination pour, à travers sa personne, viser à s'emparer des biens de " La Dépêche Algérienne ", journal de la droite catholique, accusé de soutenir le gouvernement de Vichy et donc de collaborer avec l'ennemi en destituant sous un faux prétexte son directeur Eugène Robe. C'est ce que réalisa en mai 1943 André Labarthe, commissaire à l'information du Gouvernement Provisoire, en mettant en détention ce dernier. En 1946, tous les biens de presse de " La Dépêche " furent dévolus à la " Société Nationale d'Entreprise de Presse ", et " Alger Républicain " s'installa définitivement dans ses locaux.

    Après sa démobilisation il fut engagé à " L'Écho d'Alger " par Alain de Serigny comme grand reporter.
    Il reprit notamment ses explorations sahariennes qu'il clôtura avec les deux missions scientifiques Berliet Ténéré de 1959-1960.
    Ce furent ensuite ses explorations dans le Grand Nord, où il découvrit de nouveaux déserts qui l'enchantèrent.
    On retrouve toutes ses réflexions dans son dernier ouvrage biographique " Les Versants du Soleil ", parus en 1981, et que les éditions Guérin de Chamonix viennent de rééditer dans deux splendides volumes illustrés, à l'instigation de sa fille Martine Charoy et de son amie Catherine Cuenot.

    Oui Frison, à peine parti, tu nous manques déjà. Nous nous souvenons de ces soirées endiablées autour d'une fondue que tu adorais nous faire partager, ou encore de ces parties de poker que tu savais si bien animer, de ces récits passionnants de tes expéditions sahariennes, de tes histoires drôles et savoureuses et toujours pudiques, et de tes récitals d'harmonica le soir au coin du feu, en Kabylie, à Tikjda.
    Nous n'avons pas oublié non plus les grands malheurs qui t'ont frappé: la mort accidentelle de ton fils Jean, mon ami, qui vous a décidé à quitter définitivement l'Algérie en 1956, la disparition de ta fille Danielle, mariée à mon camarade de faculté Georges Doz, et plus récemment celle de ton épouse que tu adorais.
    Je médite aussi la conclusion de tes confidences à Jacques Chancel qui résume toute ta philosophie: " les deux grandes qualités d'un homme sont pour moi l'amitié et l'optimisme ".

    Comme l'a écrit ta fille Martine en préface de la réédition des " Versants du Soleil ", parus quelques jours avant que tu nous quittes " Merci pour tout ce que tu nous as transmis à travers ta vie ".

Boris Kan
 

      in L'Algérianiste 2000 (89) p.60 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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