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Les Français en Berbérie

Écrit par L. Castel. Associe a la categorie France

Les Français en Berbérie

Djidjelli, 1664

Djidjelli est un port de pêche et un mouillage protégé, au pied des montagnes de Petite Kabylie. Une presqu'île rocheuse y avait favorisé l'installation du comptoir carthaginois d'Igilgili puis, plus tard, d'une colonie romaine fondée par Auguste.

Ce fut ensuite une petite cité musulmane qui sortit de l'oubli quand elle servit de refuge au célèbre Khair Eddine, dit " Barberousse ", chassé d'Alger par ses troupes et qui vint de 1520 à 1525, après son frère Aroudj, mener à Djidjelli la vie de corsaire. C'est de là qu'il partait pour ravager les côtes d'Espagne et d'Italie.

Barberousse se créa même un royaume en s'emparant de Bône et de Constantine, puis il se lança sur Alger, par la Mitidja, pour s'en emparer. Il chassa les Espagnols qui occupaient face à la ville l'îlot du Penon et, et, reliant cet îlot à la terre, il forma un abri sûr, une darse pour les navires qui entreprirent alors la " course ", c'est-à-dire la capture de tous les navires rencontrés.

Cette course compromettait tout commerce en Méditerranée occidentale, créant jusque sur les côtes de Provence un climat d'insécurité que les rois de France cherchaient, en vain, à neutraliser.

Le cabinet de Versailles envisageait l'occupation permanente d'un point du littoral. Vers 1662, le duc de Beaufort, François de Vendôme, petit-fils de Henri IV (l'ancien " roi des Halles " de la Fronde), parcourait dans ce but les côtes barbaresques, pourchassant les galères d'Alger. Le 19 mars 1662, le roi écrivait à Beaufort :

" Ce que je désirerois le plus, ce seroit que vous puissiez prendre quelque poste fixe en Afrique, soit qu'il fût fortifié, soit qu'il fût dans une assiette à le pouvoir être facilement. "

En 1663, Beaufort ayant refoulé les navires barbaresques dans leurs ports, l'entreprise devenait facile.

L'expédition comprenait 15 vaisseaux et en plus, les galères de Malte.

Pour la désignation du chef il y eut hésitation mais Louis XIV adjoignit à Beaufort un mentor, Monsieur de Gadagne, et même un espion en la personne de Monsieur de Vivonne, frère de la Montespan. Gadagne, désigné pour contrer Colbert qui protégeait Beaufort, était une créature de Louvois. Les autres officiers étaient La Guillotière, soldat audacieux et Clerville, un des meilleurs ingénieurs. Beaufort s'étant lancé dans l'aventure avec enthousiasme, allant jusqu'à s'endetter.

L'escadre arriva devant Bougie, désert. Gadagne voulait y débarquer mais Beaufort s'y opposa. C'est sur l'apparence de la rade qu'il préféra Djidjelli, ignorant s'il trouverait de l'eau douce et sans s'inquiéter de l'état d'esprit des indigènes.

Il y débarqua à la tête de 3.200 hommes, assisté par le commandeur Paul et par Duquesne. Le 23 juillet 1664, Djidjelli était prise. Cette conquête fut accueillie avec joie en France. Le roi commanda aussitôt d'y faire des travaux de fortification et demanda qu'on étudiât les moyens d'apprivoiser les Maures et de leur faire accepter l'occupation française comme une protection.

Mais les occupants déchantèrent vite. L'endroit était pauvre. Pour établir des fortifications, ils manquaient d'outils et de matériaux. Clerville utilisa les pierres des habitations et même celles du cimetière pour édifier une grosse tour et des lignes de défense que Gadagne jugea insuffisantes. Les indigènes se trouvaient à cette époque en parfait accord avec les Turcs. Les pourparlers entrepris avec eux échouèrent. On ne put les détacher de leurs maîtres, même par intérêt.

Les populations, venues de l'intérieur, lançaient d'incessantes attaques et du Djebel Ayouf voisin partaient des coups de canon. La garnison se sentait de plus en plus menacée. Un vaisseau qui apportait des outils sombra en route et les galères .de Malte étaient reparties comme il avait été convenu.

Beaufort, pour éviter le blocus par mer, partit faire la chasse aux navires barbaresques, en confiant la ville au lieutenant-général Gadagne, suivant ainsi les ordres du roi.

Gadagne organisa la défense. Ses troupes repoussèrent les assauts avec vigueur. C'est alors qu'un forçat, un voleur de grand chemin, le forçat d'Ambleville, libéré à cette occasion, se signala par ses prouesses. Cependant, les soldats se décourageaient. Les renforts promis n'arrivant pas, ils réclamèrent l'évacuation.

Un envoyé du roi, de Castellan, arriva enfin, apportant l'ordre de rembarquement. Gadagne dirigea les opérations de départ dans le plus grand désordre. Dans la nuit du 29 au 30 octobre 1664, il abandonnait tout le matériel ainsi que l'artillerie (les Turcs évaluèrent leur butin à 45 canons et 1.000 mousquets). Mais, plus grave, il laissait aux mains de l'ennemi 200 à 300 hommes et 250 malades ou blessés. Les soldats abandonnés luttèrent trois jours et trois nuits dans la tour.

Beaufort tenait la mer avec ses vaisseaux et sur ordre du roi agissait pour " que les Algériens ne se vantent plus de l'échec de Gigeri ". Mais, au retour en France, l'un des vaisseaux, La Lune s'était ouvert et avait coulé " comme un marbre " entraînant plusieurs compagnies du régiment de Picardie, La Guillotière compris.

Cent soixante-quinze ans plus tard, en 1839, au mois de mai, les Français occupent sans résistance la petite ville de Djidjelli. Ils y retrouvent des canons fleurdelysés et aussi l'hostilité des tribus, protégées par les vastes boisements de chênes-liège et qui résisteront jusqu'en 1851, quand le maréchal de Saint-Arnaud viendra permettre l'accès par l'arrière-pays.

Les soldats abandonnés de 1664 n'avaient peut-être pas tous péri. On peut imaginer que certains de leurs descendants virent arriver en 1839 sans s'en douter, d'autres descendants de leurs aïeux.

L. CASTEL.

In l'Algérianiste n° 6 du 15 juin 1979